Une boîte à rythme qui a perdu son poste
La voix n’entre pas. Elle arrive déjà en mouvement, une vocalise qui traite la barre de mesure comme une suggestion. Dessous, une basse synthé arpente comme quelqu’un qui a décidé que la nuit ne finirait pas à l’heure, et un motif de batterie clique avec la politesse d’une machine sur le point d’être renvoyée. Ain’t Nobody est une chanson d’amour qui refuse de s’asseoir dans le pocket comme les chansons d’amour s’asseyaient en 1983. Chaka Khan chante comme si le pocket la poursuivait. Il ne la rattrape jamais tout à fait, et c’est le plaisir.
David Wolinski, Hawk pour le groupe, l’a écrite autour d’une boucle sur un Linn LM-1, la boîte à rythme qui était alors le nouveau meuble des studios de Los Angeles. La boucle était une esquisse. John Robinson, le batteur de session dit JR, a joué la partie pour de vrai, et le travail de la machine était fini. Russ Titelman produit. Le morceau est coupé pour Rufus et Chaka Khan et glissé sur Stompin’ at the Savoy, un album live qui avait besoin d’un single de studio, sorti chez Warner en juillet 1983. Il va numéro un du classement R&B. L’année suivante le disque gagne le Grammy de la meilleure performance R&B d’un duo ou d’un groupe avec chant. L’histoire du vol vaut mieux que le trophée. Quincy Jones et Michael Jackson voulaient la chanson pour Thriller. Robinson a dit qu’ils ont essayé de la voler. La réponse de Wolinski, dans le récit qui est resté, était que si ce n’était pas le single principal il les laisserait l’avoir. Elle est restée. La voix de Khan est la raison pour laquelle un comité de gens très célèbres n’a pas eu gain de cause.
Sur scène la chanson est un sprint avec un sourire. Elle peut phraser derrière le temps puis s’y poser comme un défi. Le titre de l’album live promettait une salle. Le tube a été construit en studio, petite blague que le disque n’a jamais expliquée et n’a pas besoin d’expliquer. Ce que la salle entend, alors et maintenant, c’est une chanteuse qui ne se laissera pas arranger dans un coin. La basse synthé continue de marcher. Elle continue de tourner des coins que la basse n’a pas atteints.
Hawk had written this cool song, and that song, Michael and Quincy tried to steal it.
(John Robinson, MusicRadar)
Le début des années quatre-vingt est plein de boîtes à rythme restées dans le mix final comme un point d’honneur. Celle-ci est fière du contraire. On entend encore l’idée du Linn dans la grille, la régularité, la façon dont le kick ne se montre pas. Les mains de Robinson remettent la sueur sans casser la grille, ce qui est plus dur que de la remplacer. La production de Titelman laisse à Khan assez d’air pour improviser dans une structure pop. Le résultat a traversé la radio R&B vers une salle bien plus large, puis vers une bibliothèque de samples et de reprises qui redécouvrent la basse comme si elle était neuve. Elle n’est pas neuve. Elle est patiente.
Ce qui reste, c’est un standard qui ne se comporte pas comme un standard. Ain’t Nobody sonne encore comme une chanteuse qui distance une idée très chère de ce que devrait être un tube. Jackson ne l’a pas eue. La machine n’a pas eu le droit de la jouer. Khan, si, et la vocalise en haut du couplet est encore le son d’une décision. Quelqu’un l’aimait, dit le texte, et la mélodie répond à cet amour en refusant de rester immobile pour lui. Ce refus est le disque.