Bienvenue dans le monde des chroniques objectivement subjectives
 

Roygbiv – Boards of Canada

Un nuancier de classe, laissé trop longtemps au soleil

Le synthé est chaud comme le vieux plastique est chaud, un peu fondu sur le bord. Roygbiv ne se développe pas. Il arrive, clair, court, et déjà nostalgique d’une leçon à laquelle vous n’avez peut-être pas assisté. Un beat tapote plutôt qu’il ne frappe. Une mélodie épelle quelque chose qu’on croit presque se rappeler d’un mur : rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet. Marcus Eoin et Mike Sandison, les frères qui enregistrent sous le nom de Boards of Canada, ont bâti leur nom sur les documentaires de l’Office national du film du Canada, les films de classe qui bourdonnaient et se dégradaient. Ce morceau est ce bourdonnement compressé en longueur pop, sans voix pour dire à quoi servent les couleurs.

Music Has the Right to Children est sorti en 1998, sur Skam puis Warp, fait dans leur vie de studio dans les Pentland Hills, hors d’Édimbourg, le dispositif qu’ils ont appelé Hexagon Sun. Les frères travaillent lentement, avec des boîtes analogiques et un goût pour la bande qui a déjà un peu oublié. Roygbiv est l’une des petites portes du disque, pas un single au sens d’une campagne, un morceau que des DJ et des auditeurs de nuit ont sorti parce qu’il semblait fini en moins de deux minutes et demie. Le titre est le moyen mnémotechnique, rien de plus mystique, et le mystère est arrivé parce que le duo s’expliquait si rarement. Quand ils parlaient, dans les rares interviews autour de l’album, le sujet était la mémoire, y compris la fausse mémoire, le sentiment d’avoir vu un film qui n’était peut-être qu’un sentiment.

Sur une piste le morceau est un nettoie-palais, trop bref pour être un hymne, trop sûr mélodiquement pour être un meuble ambient. Les gens s’en servent comme d’un lever de soleil, ce qui est juste et aussi un peu à côté. Les couleurs du titre sont un tableau, pas un ciel. L’émotion est l’effacement du tableau, la façon dont les médias éducatifs des années soixante-dix sonnent maintenant comme l’enfance même pour des gens nés après que les bobines ont été rangées. Boards of Canada ont compris ce décalage et ont enregistré dedans. Les apparitions live ont été assez rares pour que la vie de la chanson soit presque entièrement domestique : casques, chambres, la touche repeat. Les collines hors d’Édimbourg n’apparaissent pas dans la musique comme paysage. Elles apparaissent comme la décision de rester loin des pièces où les explications sont exigées.

Dans les vieux films, la qualité de l’image et de la bande-son n’était pas parfaite, c’était granuleux et instable. On enregistrait nos compositions sur des cassettes bon marché qui donnaient la même rudesse, et on y est toujours revenus parce que ce son nous semble personnel et nostalgique.

(Boards of Canada, Forcefield, 1999)

Ce que la douceur cache, c’est la discipline. Un morceau court par un duo aussi obsédé par la texture n’est pas une esquisse qu’ils n’ont pas su allonger. C’est une longueur choisie pour que le nuancier ne devienne pas un cours. D’autres pièces de l’album errent huit minutes et le méritent. Celle-ci énonce le spectre et s’en va. La dégradation, le pleurage, la légère fausseté de l’accord, fait le discours qu’une voix aurait épinglé. On ne vous dit pas que vous vous souvenez. On vous tend un son qui se comporte comme un souvenir, et la différence est toute la méthode.

Ce qui reste, c’est l’acronyme, encore gai, encore un peu étrange. Roygbiv a survécu aux plans de leçon qu’il fait écho.

Post Tags
Share Post
No comments

LEAVE A COMMENT