Une copie d’Ike’s Rap gondolée au soleil
La boucle arrive déjà abîmée, et ce dégât est le luxe. Une figure de cordes d’Isaac Hayes, douce, prise de près, trempée de pièce, tourne sous un beat qui refuse de se presser. Beth Gibbons n’entre pas en invitée. Elle occupe le sillon usé comme si elle l’attendait. Glory Box, dernière chanson de Dummy de Portishead et single au début de 1995, avance avec la patience d’un disque trop longtemps laissé à la lumière. La voix est éraillée et exacte. Le désir, ici, n’est pas une rougeur. C’est une exigence d’espace.
Geoff Barrow construit le morceau à partir d’une copie d’Ike’s Rap II de Hayes, gondolée, un vinyle bon marché que quelqu’un avait laissé au soleil. Il l’a raconté des années plus tard : le jeu est discret, la voix énorme et près du micro, le groupe détendu. Enregistrée à Bristol pendant l’assemblage de Dummy en 1994, Adrian Utley à la guitare et Barrow au sampler, la chanson garde la fêlure de la source au lieu de la nettoyer. Le solo d’Utley penche exprès vers le désaccord, une lead qui inquiète l’oreille puis se justifie. Gibbons écrit dans ce malaise, pas par-dessus.
On lit souvent le texte comme une nostalgie de la femme docile. Gibbons était plus nette. La ligne qui compte est celle qui demande de se pousser et de laisser de la place. Une glory box, dans la vieille expression, est le coffre de linge qu’une femme préparait pour le mariage. La chanson emprunte l’objet et le retourne en plainte. Le clip la place dans un club qui semble plus vieux que le disque, regardée par des hommes dont les visages ne savent pas quoi faire d’elle. La guitare continue de mal se tenir. La boucle ne s’excuse pas.
La ligne clé de la chanson est vraiment pousse-toi et laisse-nous de la place, parce que je pense que les femmes sont très largement tenues pour acquises.
(Beth Gibbons, The Independent on Sunday, 1994)
La Grande-Bretagne fait entrer le single dans le top vingt. Dummy prend le Mercury Prize et, malgré lui, donne un nom à un son de Bristol que le groupe passera des années à refuser de répéter. Sur scène le morceau peut devenir plus dur, la boucle plus forte, Gibbons plus à nu. La prise de studio reste basse dans les lumières. Ce que la radio a entendu comme une ambiance était, dans la voix, une négociation. Elle ne demande pas qu’on l’adore. Elle demande qu’on ne l’épuise pas.
Ce qui reste, c’est le grain de ce disque gondolé. La perfection numérique aurait poncé justement ce que Barrow aimait, le plastique bon marché, le soleil, le silence du groupe de Hayes. Glory Box sonne encore comme une dispute privée menée en public, assez lente pour que chaque consonne compte. L’exigence n’a pas vieilli. Pousse-toi. La pièce n’a jamais été seulement à toi.