La chanson disco, jouée pour agacer la salle
La boîte à rythmes tient un temps poli et scintillant, et Debbie Harry chante comme si elle s’appuyait sur un bar qui pourrait ne pas la porter. Le refrain est assez clair pour une piste et assez las pour lui survivre. Heart of Glass, le tube de Parallel Lines en 1978, ne rougit pas de son pouls. Il ne supplie pas non plus. La voix de Harry reste froide pendant que l’arrangement transpire les paillettes. Le sentiment n’est pas le triomphe. C’est l’instant précis où une romance devient de la paperasse.
Elle et Chris Stein traînent la chose depuis le milieu des années soixante-dix, quand ils vivent dans un loft froid du Bowery et l’appellent, sans aucun romantisme, la chanson disco. Ils l’essaient en ballade et en reggae. Elle ne se pose pas. En 1978, au Record Plant de New York, le producteur Mike Chapman entend la blague inachevée en préproduction et décide que c’est le morceau qui a le plus besoin de travail, parce qu’il est complet et encore faux. Une boîte à rythmes Roland prend des heures à se caler. Clem Burke joue contre cette grille jusqu’à ce que le groupe cesse de tressaillir. Stein trouve le titre Heart of Glass dans la pièce. L’album sort en septembre, Chapman poussant un groupe new wave vers une radio qu’ils prétendaient ne pas vouloir.
Dans leur cercle, la disco est une provocation, pas un passeport. Harry a dit qu’ils l’ont fait parce qu’ils voulaient être ringards. Le texte garde une rime rude, une pain in the ass, que la radio américaine a souvent poncée. Ce qui reste est encore plus net qu’un chagrin standard. Elle en avait assez, a-t-elle expliqué, des chanteuses battues par l’amour. Cette narratrice s’en va. Le single va au numéro un en Grande-Bretagne et aux États-Unis et rend Blondie célèbre auprès de gens qui n’avaient jamais vu le CBGB. Les salles punk qui les avaient élevés n’ont pas toutes applaudi. Le disque ne le leur demandait pas.
On l’avait essayée en ballade, en reggae, mais ça ne marchait jamais vraiment. À ce moment-là, elle n’avait pas de titre. On l’appelait juste la chanson disco.
(Debbie Harry et Chris Stein, The Guardian, 2013)
Sur scène la chanson peut être plus rapide, plus méchante, un clin d’œil à ceux qui y ont vu une trahison. La version de studio est celle qui brille encore, le mix de Chapman séparant la voix des paillettes pour qu’aucune ne noie l’autre. Les claviers de Jimmy Destri givrent les bords. La guitare de Stein claque plus qu’elle ne riffe. Rien dans l’arrangement n’enlace. Cette froideur est le sujet. Un cœur de verre n’est pas fragile au sens tendre. Il est transparent, et il coupe.
Ce qui reste, c’est le cran d’une blague qui a appris les classements. Ils reprenaient des chansons disco sur scène pour agacer un milieu qui haïssait la forme. Puis ils en ont écrit une si bien que l’objection du milieu est devenue une note de bas de page. Heart of Glass sonne encore comme une sortie qui s’est terminée plus tôt que prévu, le rythme continuant après que le sentiment est parti. Certains tubes supplient qu’on les aime. Celui-ci regarde au-delà de vous, déjà en route vers la porte.