Une voix retirée, un avenir debout
Une figure de piano garde ses manières pendant qu’une grosse caisse, empruntée à un endroit plus en sueur, refuse entièrement les manières. Puis une voix de film, paresseuse et américaine, demande ce que vous voulez faire, et la réponse est déjà dans le titre. Loaded ne monte pas vers un refrain. Il ouvre une pièce et laisse la porte. Le chanteur d’origine est à peine là. L’absence est l’arrangement.
Le morceau commence comme I’m Losing More Than I’ll Ever Have, une chanson de l’album de 1989 de Primal Scream, confiée à Andrew Weatherall pour un remix. Fin 1989, au Bark Studio, ses premiers essais sont trop polis. Il a peur de casser un disque qu’il aime. Le guitariste Andrew Innes lui dit de le détruire. Weatherall, avec l’ingénieur Hugo Nicolson, retire la batterie et la voix, garde un piano et une ligne de basse, et construit un nouveau beat. Dans cet espace entre le dialogue du film de Roger Corman de 1966, The Wild Angels, Peter Fonda revendiquant la liberté de se défoncer. Creation sort le résultat en février 1990, non comme un remix mais comme un single neuf. Il atteint la 16e place en Grande-Bretagne. Screamadelica, en 1991, fera de l’accident un manifeste.
À la télévision, le groupe mime le titre comme s’il avait toujours été un groupe de danse, ce qu’il n’était pas. En club, Weatherall le passe lui-même et regarde un 45 tours rock retourner une piste. Le génie de la chanson est éditorial. Elle sait quoi jeter. Une ballade sur la perte devient un laissez-passer, et le laissez-passer est physique : on peut bouger avant d’avoir compris les mots, parce que la plupart des mots ont été retirés exprès.
It was Innes who told him to do it again and just fucking destroy it. That’s how Loaded came into being, basically. We gave him free rein and he went for it.
(Bobby Gillespie, The Guardian, 2020)
Gillespie a entendu plus tard le remix comme une logique dub appliquée à un groupe de guitares : le tour du scientist, retirer le chanteur pour que l’espace parle. Cette lecture est juste, et elle flatte le groupe moins que le moment ne le mérite. Weatherall était à peine une créature de studio. Il cassait les règles parce qu’il ne les avait pas apprises. Le groupe, à son crédit, n’a pas remis la voix. Il a laissé un DJ décider ce que Primal Scream allait être pendant deux ans.
Ce qui reste, c’est la violence nette de cette décision. Loaded sonne encore comme une porte entre deux décennies, 1989 d’un côté, le long matin rave de l’autre. Le piano n’a pas vieilli en kitch. Le sample de Fonda n’est pas devenu une blague, même si l’on rit quand il arrive, comme on rit quand quelqu’un dit la chose évidente que l’on avait peur de vouloir. Se défoncer. Puis voir ce qui reste de la chanson.