Une pause thé qui a engagé un orchestre
Un breakbeat garde une petite assurance sèche, et par-dessus une voix commence au milieu d’une pensée, comme si la chanteuse marmonnait dans un coin et que quelqu’un avait enfin monté le fader. Unfinished Sympathy ne séduit pas par le lisse. La voix est près de casser, la basse est un pouls plutôt qu’un refrain, puis les cordes arrivent comme un front météo que la section rythmique n’avait pas budgété. Du cinéma, pas un pastiche de soul. Le titre plaisante avec Schubert, puis cesse de plaisanter.
La chanson naît au Coach House de Bristol pendant les sessions de Blue Lines, sorti le 8 avril 1991. Shara Nelson s’est écartée d’une prise difficile, s’est tenue dans un coin, et a chanté à moitié une ligne qu’elle portait : elle savait qu’elle avait déjà imaginé l’amour. Andrew Vowles, Mushroom, l’entend et lui dit de chanter plus fort. Le producteur Jonny Dollar pose des cordes synthétiques sous l’esquisse. Elles sonnent bon marché. Vowles le dit, et le groupe engage l’arrangeur Wil Malone et une grande section de cordes à Abbey Road, un coût non prévu. Mushroom vend son Mitsubishi Shogun pour aider à payer l’orchestre. Massive Attack et Dollar produisent. Le single sort en février 1991. Les synthés étaient un brouillon. Les violons sont la décision d’arrêter de faire semblant qu’une esquisse est finie.
La vidéo de Baillie Walsh est un seul plan de Nelson marchant dans une rue de Los Angeles, sans coupe, sans danse, la chanson arrivant à une femme qui ne la joue pas pour la caméra. Cette image a fixé le disque comme du cinéma même pour ceux qui n’ont pas vu le clip. Sur scène les cordes sont souvent déclenchées, et la voix doit encore porter le poids que l’orchestre avait été engagé pour partager. La mélodie de Nelson n’a pas besoin de la salle. Elle l’a méritée.
I started mumbling to myself, half singing the lines, I know that I’ve imagined love before. The melody and the words started to come into shape.
(Shara Nelson, Uncut, 2010)
La chanson a appris à une génération de producteurs qu’un breakbeat peut porter une plainte si la plainte ne s’excuse pas. Le trip-hop, un mot que le groupe n’aimait pas, a eu sa carte postale avec ce titre : grisaille de Bristol, rue américaine, cordes européennes. Ce que la carte omet, c’est la dispute en studio, le synthé cheap, la voiture vendue, les cinq prises dont les musiciens ont eu besoin parce qu’ils étaient un peu derrière le beat. La perfection ici est une négociation avec des gens qui ne jouent pas d’habitude sur une boîte à rythmes.
Ce qui reste, c’est la ligne de Nelson sur l’amour imaginé, plus précise que le chagrin. La chanson ne prétend pas que l’histoire a eu lieu. Elle prétend que l’esprit l’a répétée, et que la répétition est déjà une perte. Unfinished Sympathy sonne encore inachevée au meilleur sens : un sentiment pris avant d’avoir été expliqué, avec quarante archets engagés pour l’empêcher de s’expliquer.