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Isle of Wight 1970 – Miles Davis

Appelez ça comme vous voulez, et assumez

Afton Down, île de Wight, 29 août 1970. Le festival a débordé toute idée polie d’un public de jazz. Les estimations se disputent encore entre quelques centaines de milliers et la vantardise plus large des organisateurs. Miles Davis n’est pas venu régler le débat. Il est venu avec le groupe électrique qui vient de mettre Bitches Brew dans le monde, en mars de cette année, et il joue un seul set continu d’un peu plus d’une demi-heure. Chick Corea et Keith Jarrett aux claviers électriques, Dave Holland à la basse, Jack DeJohnette à la batterie, Gary Bartz au saxophone, Airto Moreira aux percussions. Pas d’annonces entre lesquelles une foule pourrait applaudir. La musique passe par Directions, Bitches Brew, Spanish Key, et ne s’arrête pas pour être admirée.

Il a l’habitude de se tourner vers le groupe plus que vers les gens qui ont payé. Sur une scène de festival, ça se lit comme du dédain, et c’est en partie ça, et en partie une méthode. Le son intéressant se passe entre les claviers et la batterie, pas dans un sourire vers le fond de la colline. Les publics rock de 1970 apprennent que le jazz peut être fort sans devenir une clinique de solos. Ce set est la leçon, donnée vite, sans tableau. Le Fender Rhodes occupe le milieu de l’image. La trompette le coupe en phrases courtes et claires, puis laisse un trou pour que Jarrett ou Corea s’y comportent mal.

Quand on lui demande comment appeler le morceau, il refuse la dignité d’un titre. Appelez ça comme vous voulez. La formule est restée, ce qui aurait agacé un homme qui détestait être cité, et c’est le bon nom. Un set de festival qui ne se casse pas en chansons ne fait pas le difficile pour le sport. Il refuse l’idée que l’attention vienne en singles. L’île de Wight, pleine de gens venus pour des guitares, a eu une trentaine de minutes d’une musique qui se fichait qu’ils aient un morceau préféré. Certains en ont trouvé un quand même.

Appelez ça comme vous voulez.

(Miles Davis, à qui l’on demandait un titre, île de Wight, 1970)

La bande a survécu, dans le film Miles Electric et dans des éditions plus tardives, et c’est ainsi qu’une colline de 1970 est devenue un document qu’on peut mettre dans une cuisine. Ce que la cuisine rate, c’est le décalage d’échelle : un groupe de jazz, même électrique, est une idée de chambre, et cette chambre a été posée dans une foule de la taille d’une ville. Davis n’a pas agrandi les gestes pour suivre. Il a joué comme si la ville allait devoir se pencher. Un nombre surprenant de gens l’ont fait.

Le jazz, sur ce site, est une étagère mince. Cette nuit est la raison pour laquelle l’étagère ne devrait pas rester vide. Pas parce que l’île de Wight a fait de Miles une rock star. Il ne voulait pas le poste. Parce que pendant une demi-heure un festival bâti sur le volume et le répertoire a dû s’asseoir avec une musique qui était du volume et pas de répertoire, ou plutôt un répertoire qui refusait de s’annoncer. Appelez ça comme vous voulez. Puis écoutez assez longtemps pour entendre que le haussement d’épaules était une forme.

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