Trench Town, puis la route
Trench Town, Kingston, une cour où les chansons s’écrivent avant qu’il y ait de l’argent pour les enregistrer proprement. Robert Nesta Marley, Neville Livingston qui sera Bunny Wailer, et Winston Hubert McIntosh qui sera Peter Tosh sont les Wailers, un groupe vocal avec plus d’ambition que de matériel. Le Studio One de Coxsone Dodd leur ouvre une porte. Simmer Down, coupé au début des années soixante, est un tube en Jamaïque et un avertissement aux rude boys délivré par des rude boys qui savent chanter. Le rythme est du ska, rapide, mené par les cuivres, une musique pour un pays qui vient d’être indépendant et qui se dispute encore avec lui-même. Les trois voix se verrouillent déjà comme une seule idée chantée sous trois angles.
Les années soixante leur apprennent le studio comme second instrument. Lee Perry, dans les dernières années de la décennie, produit des Wailers plus durs, basse en avant, les Upsetters comme moteur. Les harmonies restent. Le tempo commence à s’asseoir, rocksteady puis reggae précoce. Catch a Fire, 1973, est le pas dehors : Chris Blackwell chez Island fait éclaircir les bandes à Londres, on ajoute de la guitare rock. Concrete Jungle, Slave Driver, Stir It Up. Burnin’ la même année tient Get Up, Stand Up et I Shot the Sheriff, qu’Eric Clapton porte sur les radios américaines en 1974. Les Wailers ne sont plus un secret local. Tosh et Bunny, méfiants des conditions du projecteur, partent en 1974. Le nom devient Bob Marley and the Wailers, ce qui est exact et aussi une perte.
La perte trouve une réponse dans un groupe. Aston « Family Man » Barrett à la basse, son frère Carlton à la batterie, les Barrett comme horloge humaine. Tyrone Downie, Earl Lindo, Al Anderson, plus tard Junior Marvin. Les I Threes, Rita Marley, Marcia Griffiths, Judy Mowatt, remplacent l’harmonie masculine par un chœur qui peut sonner comme une assemblée. Natty Dread en 1974 est le premier album de ces Wailers. No Woman, No Cry, en studio, est tendre. Dans la version live du Lyceum en 1975 elle devient la chanson que le monde mémorise, une cour de Trench Town décrite si clairement que des étrangers ont l’impression de s’y être assis. Rastaman Vibration en 1976 pousse plus loin dans les charts américains. Le message est le rastafari, le retour, un vocabulaire biblique chanté sur un rythme qui invite les hanches. Ceux qui ne partagent pas la théologie comprennent quand même le rythme.
Le 3 décembre 1976, des hommes armés entrent au 56 Hope Road et tirent sur Marley, Rita et Lewis Griffith. Marley est touché à la poitrine et au bras. Deux jours plus tard il joue le concert Smile Jamaica quand même, la blessure visible, le set raccourci, le point fait. Il quitte l’île. Exodus, enregistré à Londres en 1977, est l’album de cet exil et, d’un accord assez large, celui qui règle la discussion. Jamming, Waiting in Vain, Three Little Birds, One Love / People Get Ready, le titre. Les Barrett jouent comme si le temps était une question morale. La voix de Marley est plus proche, moins prophétique au sens étroit, plus celle d’un homme qui parle à une pièce. En avril 1978 il revient pour le One Love Peace Concert et fait monter Michael Manley et Edward Seaga, les politiques opposés, pour qu’ils se donnent la main. C’est du théâtre et un risque. Une chanson ne mettra pas fin à une guerre politique. Une chanson peut quand même forcer deux hommes à se tenir là où sont les caméras.
Survival en 1979 est le disque africain, des drapeaux sur la pochette, Zimbabwe chanté avant la fête d’indépendance à laquelle il assistera. Uprising en 1980 tient Could You Be Loved et Redemption Song, celle-ci presque seule avec une guitare acoustique, un spirituel qui n’a pas besoin du groupe et qui est plus fort de leur absence sur ce morceau. L’orteil blessé, le mélanome contre lequel les médecins l’avaient prévenu, le refus d’une amputation pour des raisons religieuses : la biographie ici est cruelle et documentée. Il meurt le 11 mai 1981 dans un hôpital de Miami, trente-six ans. Nine Mile le reçoit. Tosh est assassiné en 1987. Bunny meurt en 2021, dernier des trois originaux.
De Studio One à Exodus, l’écart est un manuel de la façon dont la musique populaire d’une petite île est devenue une langue mondiale sans laisser tomber sa grammaire. Marley est la voix que tout le monde peut imiter mal. Le groupe est la raison pour laquelle l’imitation échoue : le one drop de Carlton, la mélodie de basse de Family Man, les I Threes tenant la ligne là où le trio d’origine s’était tenu. Retirez-les et vous avez un chanteur célèbre. Gardez-les et vous avez un groupe.
Une pulsation plus large que l’île. C’était un accomplissement de groupe, même après que les affiches l’ont réduit à un visage. Trench Town est encore dans le texte. La route qui en sort est encore dans la batterie. Redemption Song pose une question à laquelle le siècle d’après n’a pas répondu. Les Wailers ont gardé le temps comme si la réponse pouvait encore arriver sur le contretemps.