Une caméra dans le couloir
Le film s’ouvre dans une ruelle, avec des pancartes et une chanson qui refuse de rester en place. Don’t Look Back de D. A. Pennebaker, sorti en 1967, suit la tournée anglaise de Bob Dylan en 1965, acoustique, rapide, déjà impatient du rôle de prophète folk. Il n’y a pas de narrateur. Il y a à peine un plan. Pennebaker reste dans le couloir, la voiture, la loge, et laisse les concerts arriver comme du travail plutôt que comme des miracles. Le titre vient d’une ligne de She Belongs to Me. L’image lui obéit. Elle ne se retourne pas pour expliquer le garçon qui a écrit les chansons. Elle reste avec l’homme qui en a assez qu’on le lui demande.
Allen Ginsberg et Bob Neuwirth traînent dans cette ruelle d’ouverture pendant que Dylan lâche les cartons de Subterranean Homesick Blues, une blague qui est aussi un manifeste : les mots peuvent être brandis puis jetés. Au Savoy, Joan Baez chante pendant que Dylan tape à la machine, deux carrières dans la même pièce et qui ne partagent plus d’avenir. Albert Grossman, le manager, marchande dans les encadrements de portes. Un journaliste de Time reçoit une audience et apprend qu’une audience n’est pas une confession. Dylan est drôle, cruel, acculé, brillant. Le film ne le range pas en porte-parole. Le folk, en 1965, croyait encore le posséder. Il passe la tournée à rendre la propriété.
Ce que le film n’est pas, et cela compte, c’est la rupture électrique de l’année suivante. Le cri de Judas appartient à 1966, à une autre tournée, un autre film. Don’t Look Back est le dernier long regard sur le circuit acoustique, quand les chansons étaient déjà plus étranges que le contrat des coffeehouses et que les foules n’avaient pas encore décidé de se sentir trahies. On entend The Times They Are a-Changin’, To Ramona, It’s All Over Now, Baby Blue, non comme une compilation mais comme des nuits de travail. Le grain du 16 mm noir et blanc n’est pas un style collé après coup. C’est la pellicule qui pouvait survivre à ces couloirs.
Elle a tout ce qu’il lui faut, c’est une artiste, elle ne se retourne pas.
(Bob Dylan, She Belongs to Me, 1965)
Le cinéma direct, nom qu’on a plus tard épinglé à cette méthode, peut sonner comme une théorie. À l’écran c’est une suite de décisions éthiques : pas de plateau d’entretien, pas de nappe musicale sous un sentiment, pas de coupe qui dit qui aimer. Pennebaker avait déjà filmé des interprètes. Avec Dylan il a trouvé un sujet qui jouait même quand il refusait de jouer. Les conférences de presse sont des chansons. Les bouderies sont des chansons. La gentillesse, quand elle paraît, est brève et donc croyable. La country et le folk, sur un site comme celui-ci, sont souvent l’étagère calme. Ce film est la preuve bruyante que le calme était une pose dont les autres avaient plus besoin que lui.
Des décennies de biographie ont ajouté des motifs, des femmes, des drogues, la moto, le sous-sol. Don’t Look Back n’en a pas besoin. C’est le document d’un printemps où un auteur de chansons était le causeur le plus intéressant de n’importe quelle pièce et en avait assez de la pièce. Les pancartes tombent. La ruelle reste. Dylan regarde par la vitre d’une voiture une ville qui veut un message, et le film, fidèle à son titre, ne se retourne pas pour en fournir un.