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Born to Run – Bruce Springsteen

Une route faite pour distancer la ville

La batterie n’entre pas, elle enfonce la porte, et une phrase de guitare monte sur le manche comme quelqu’un qui vérifie la rue avant que le feu change.

Bruce Springsteen a passé des mois sur Born to Run, d’abord aux 914 Sound Studios de Blauvelt, dans l’État de New York, puis au Record Plant de Manhattan, avec Mike Appel et Jon Landau comme producteurs, et son propre nom au générique. L’album qui porte la chanson sort le 25 août 1975. Il voulait un disque avec la pression verbale de Bob Dylan, la densité de Phil Spector, et une voix capable de ce que faisait Roy Orbison, ce que personne, il le savait, ne pouvait faire. Clarence Clemons répond au couplet par un saxophone qui sonne comme un second moteur. Wendy n’est pas un symbole collé. Elle est la personne sur le siège passager, et la ville derrière eux sent l’huile et l’été.

En concert, la chanson cesse d’être un problème de studio et devient un pacte. Le groupe frappe le temps fort, la salle chante le titre avant lui, et le pont, là où l’autoroute les tire, sonne encore comme une décision plutôt qu’un refrain. Le single n’a atteint que la 23e place en Amérique. L’album a fait le travail lourd, les couvertures, les disputes. Landau avait déjà écrit, l’année d’avant, qu’il avait vu l’avenir du rock. Le morceau est l’acte de ce pari : trop de guitares, un glockenspiel qui brille dans le mur de son, un texte qui préfère partir plutôt qu’expliquer.

Quand je suis entré en studio pour enregistrer Born to Run, je voulais faire un disque avec des mots comme Bob Dylan, qui sonne comme les productions de Phil Spector, mais surtout je voulais chanter comme Roy Orbison. Or tout le monde sait que personne ne chante comme Roy Orbison.

(Bruce Springsteen, Rock and Roll Hall of Fame, 1987)

La fuite du texte n’est pas propre. Des clochards comme nous, chante-t-il, et la formule admet les chances. La chanson croit quand même à la nuit. Elle a été l’ouverture, la clôture, la promesse qu’il fait à une salle qui connaît déjà chaque virage. Sur les tournées de 1975, et sur toutes celles d’après, le saxophone arrive encore comme une météo. Des gens qui n’ont jamais vu le Jersey Shore la chantent comme si la route était locale. C’est le tour de l’écriture. Elle est précise, et elle voyage.

Ce qui reste, c’est la tension entre romance et kilométrage. Springsteen n’a pas tant écrit un rêve qu’une sortie. Les guitares s’empilent jusqu’à ce que la stéréo peine à les tenir, et dessous une voix jeune essaie de sonner comme un homme déjà parti. Orbison reste hors d’atteinte, comme il l’a dit. L’ombre de Dylan passe et s’en va. Ce qu’il a vraiment fait, c’est une ville de quatre minutes dont on peut sortir, vitres baissées, avec la certitude que le matin sera plus dur que la chanson.

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