Dix minutes sur un lit de velours noir
La batterie tient une figure patiente, presque endormie, et la basse répond comme si elle avait toute la soirée. Stevie Nicks ne supplie pas. Elle prévoit. Le tonnerre n’arrive que lorsqu’il pleut. Les joueurs ne t’aiment que lorsqu’ils jouent. Dreams, le centre doux de Rumours, sonne comme un conseil donné de l’autre côté d’une porte fermée. Les harmonies sont chaudes. La situation ne l’est pas. Une chanson d’amour qui connaît déjà la fin se donne encore la peine d’être belle, et c’est son cran particulier.
Elle l’écrit en une dizaine de minutes au Record Plant de Sausalito, au début de 1976, un jour où la pièce principale n’a pas besoin d’elle. Elle emporte un Fender Rhodes dans un autre studio, un espace noir et rouge qu’on disait avoir été celui de Sly Stone, avec une fosse et un grand lit de velours noir. Elle s’assoit sur le lit, trouve un pattern de batterie, lance une cassette, et la chanson arrive avec un pouls de danse qu’elle aime parce qu’il est inhabituel pour elle. Le groupe, produit avec Ken Caillat et Richard Dashut, la porte à travers la longue et malheureuse fabrication de Rumours, Sausalito puis Criteria à Miami, des couples qui se séparent dans le couloir pendant que la bande garde son calme. La guitare de Lindsey Buckingham lui répond sans être d’accord. La simplicité de Mick Fleetwood est la discipline. La basse de John McVie est le sol sous la prévision.
Le single va au numéro un en Amérique en 1977, une voix calme dans un disque célèbre pour son climat. La Grande-Bretagne l’entend aussi, même si l’album est le vrai événement, un document de gens qui ne peuvent pas vivre ensemble et ne peuvent pas arrêter de faire ce son. Sur scène Nicks garde les châles et l’avertissement. La version de studio est plus sèche que la légende, la voix proche, le Rhodes un fil d’argent. Rien ne crie. La cruauté est dans le proverbe, pas dans le volume. Elle lui dit, et se dit, que la musique est la seule pièce où le sentiment est fiable.
Je me suis assise sur le lit avec mon clavier devant moi. J’ai trouvé un pattern de batterie, j’ai mis en route mon petit lecteur de cassettes et j’ai écrit Dreams en dix minutes environ.
(Stevie Nicks, Blender, 2005)
Des décennies plus tard la chanson revient par une vidéo d’un homme sur un skate, et un nouveau public la rencontre comme si elle avait été écrite le matin même. Le retour ne l’abîme pas. Il prouve que la prévision marche encore sur des gens qui ne savent rien de Sausalito. Rumours a été expliqué à mort. Dreams résiste à l’explication en restant de niveau. On peut entendre les autres chansons claquer les portes. Celle-ci garde son tempo, ce qui est une forme de dignité.
Ce qui reste, c’est le lit, la petite cassette, les dix minutes. Un groupe se défaisait au bout du couloir, et une femme a trouvé un pattern de boîte à rythmes qui disait la vérité sans hausser la voix. Dreams sonne encore comme un temps qu’on voit venir et qu’on ne peut pas arrêter. Les joueurs jouent. La pluie arrive à l’heure. La chanson, injustement, devient plus belle.