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Enjoy the Silence – Depeche Mode

Un hymne qui a refusé de rester assis

Une figure de guitare, inhabituellement nue pour ce groupe, avance avant que la batterie décide d’être un club. Dave Gahan ne s’envole pas. Il énonce. Les mots sont très inutiles, ils ne peuvent que nuire, et la mélodie traite cette affirmation comme un vœu et comme une avance. Enjoy the Silence, le single qui a ouvert la vie publique de Violator en 1990, est une dévotion avec une grosse caisse. Les nappes luisent aux bords. Rien ne supplie. Le silence du titre est la seule chose que l’arrangement ne concédera pas.

Martin Gore l’écrit comme une ballade lente, assis à un harmonium, une petite chanson blessée sur le soulagement de ne pas parler. Il l’apporte à des sessions que Depeche Mode mène avec Flood, entre Logic à Milan et Puk au Danemark, avec un travail plus tardif à Londres. Alan Wilder y entend un autre corps. Avec Flood il pousse le tempo, pose une boîte à rythmes sous la confession, et laisse Gahan la chanter comme un disque de danse. Gore déteste d’abord le changement. Le morceau fini prouve que la ballade n’était que le croquis d’une pièce plus grande. Le single entre dans le top dix britannique et devient, en Amérique, une des chansons qui les sortent du culte.

Le clip d’Anton Corbijn donne un costume à la thèse. Gahan en roi, robe et chaise longue, errant dans les collines et la neige comme si le silence était un territoire qu’on pouvait revendiquer en s’asseyant. L’image est presque comique, et la chanson ne l’est pas. En concert, le morceau s’épaissit en pièce de bravoure, guitares plus fortes, la foule chantant la ligne sur les mots qui nuisent tout en utilisant autant de mots que possible. La version de studio garde un pouls plus frais. La guitare de Gore est la tache humaine sur une dévotion autrement électronique. C’est le son de quelqu’un qui échoue, doucement, à suivre son propre conseil.

Alan a eu l’idée d’accélérer et d’en faire quelque chose d’un peu plus disco, ce à quoi j’étais vraiment hostile au début. La sérénité ne va pas avec un beat disco. J’ai boudé deux jours pour rien.

(Martin Gore, BONG, 1998)

Violator a rendu le groupe énorme sans le rendre gai. Cette chanson est la porte. Des gens qui ne se souciaient pas des synthétiseurs ont quand même appris le refrain, parce que le sentiment est plus vieux que le matériel : le souhait d’arrêter d’expliquer un amour avant que l’explication le gâte. Sur l’album elle siège parmi des voisins plus froids et les réchauffe par contraste. À la radio elle sonnait comme un single sorti d’une église et décidé à rester pour la nuit.

Ce qui reste, c’est la dispute entre le texte et le beat. Les mots nuisent, dit un disque qui ne peut pas cesser d’être éloquent. Le roi du clip ne trouve jamais un banc tranquille. Enjoy the Silence avance encore à la vitesse d’un slow et avec la certitude d’un hymne, preuve qu’une ballade peut avoir raison et n’être pas finie tant que quelqu’un n’a pas le cran de la faire transpirer.

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