Un refrain emprunté à un voyage en France, et un talon cassé
Le piétinement est glam, les paillettes encore dessus. Une guitare, rare chez eux alors, donne un coup de botte, et la voix d’Alison Goldfrapp s’empile jusqu’à être à la fois une femme et un petit chœur de machines. Ooh La La ne séduit pas dans un murmure. Elle annonce. Le refrain est deux mots qui ne veulent presque rien et, dans sa bouche, veulent le désir avec précision. Sous les paillettes le texte est boudeur. Elle n’offre pas une romance. Elle tarif un attrait, visuel, un peu cruel, un talon qui pourrait céder. Le vocodeur lui répond avec une politesse de robot qui rend la voix humaine plus délibérée, pas moins.
Elle et Will Gregory l’ont écrit et produit pour Supernature, paru en 2005, dans une petite maison louée à la campagne près de Bath, le même dispositif simple qui empêchait l’album d’enfler en spectacle de studio. Goldfrapp a dit au Guardian que le refrain coinçait. Ils revenaient de France. Ooh la la était ce qu’elle avait, et ils se sont demandé si ça suffisait, puis l’ont gardé, superposant la voix et ajoutant les voix synthétiques parce que le côté robot allait bien à côté du naturel. Les mots étaient personnels, une relation, ce qu’elle ressentait. Un talon cassé dans le break venait d’un film des années cinquante, une femme en jupe crayon boitant sur une route. Baudelaire, un livre qui traînait, est entré dans le texte aussi. Adrian Utley a joué de la guitare. Le single est sorti en août et a atteint le top cinq britannique, un hommage sale à Marc Bolan qui n’avait pas besoin d’expliquer l’hommage.
À la télévision la chanson avait l’air d’une transmission venue d’une planète plus froide qui aurait appris les plateformes. Elle s’est souvenue d’un studio américain glacial, Simon Cowell à quelques pas dans un pull rose, les bras croisés, lui disant que ça démarrait en Amérique, et de la peur qui a suivi. Le morceau a depuis été demandé, souvent, pour des scènes de sexe. Elle trouve certaines demandes drôles, et a dit non bien des fois. En concert, le piétinement fait le travail que le couplet esquisse seulement. On entend le talon. On entend le refus de n’être que jolie. Supernature était le disque où le duo a cessé de planer et a posé une botte.
Je ne trouvais pas de paroles pour le refrain. Nous revenions de France, d’où le Ooh la la, mais nous nous demandions si ça suffisait. Ça sonnait bien, alors nous l’avons gardé.
(Alison Goldfrapp, The Guardian, 2026)
Ce que le cadre glam cache, c’est le peu que la narratrice est prête à promettre. Le haussement d’épaules français du titre n’est pas de l’affection. C’est une façon de vouloir quelqu’un sans signer le reste de la soirée. Le don de Goldfrapp est de faire sonner ce haussement comme un refrain qu’on peut crier. Les synthés de Gregory gardent les bords métalliques pour que le cri ne tourne pas au cabotinage, ou n’y tourne que dans la mesure que Bolan aurait permise. La maison près de Bath, petite et calme, est un drôle de lieu de naissance pour une chanson aussi forte. Le calme est la raison pour laquelle le fort a pu être accordé.
Ce qui reste, c’est le hook de deux mots, encore suffisant. Ooh La La n’a pas besoin d’un troisième mot. Il lui fallait un voyage, un film, un poète sur la table, et une guitare qu’ils s’étaient surtout refusée. Le talon reste cassé. Le refrain reste debout.