Food Records, après une tournée US rude
En mai 1993, Blur sort Modern Life Is Rubbish chez Food Records après une tournée américaine rude et un label qui a failli enterrer les bandes. Damon Albarn, Graham Coxon, Alex James et Dave Rowntree rentrent des États-Unis las qu’on leur demande de quelle partie de Manchester ils viennent. La réponse, c’est Colchester et Londres. L’album transforme cette irritation en pop guitare, tenues Mod, mélodies music-hall et textes sur centres commerciaux, journaux du dimanche et pluie.
Les sessions s’étalent de fin 1991 au début 1993. Le travail avec Andy Partridge à The Church s’enlise. Stephen Street, déjà présent sur There’s No Other Way, reprend la production avec l’ingénieur John Smith. Street racontera que le groupe avait besoin des per diems studio pour manger. Dave Balfe, patron de Food, écoute une version précoce et parle de suicide commercial. Albarn répond en écrivant For Tomorrow chez ses parents à Colchester le jour de Noël, puis Chemical World pour calmer le label américain SBK, qui voulait Butch Vig. Blur refuse le remake Vig.
For Tomorrow s’ouvre sur les arpèges propres de Coxon et un arrangement de cordes qui évoque une marche sous la pluie jusqu’à Primrose Hill. Julien Temple y tourne le clip, groupe en Fred Perry et Doc Martens. Chemical World frappe plus fort, riff sec, voix d’Albarn entre ricanement et refrain. Sunday Sunday penche vers le bounce music-hall ; Advert et Pressure on Julian poursuivent le carnet social. Les guitares restent claires et sèches ; la batterie sonne club plus que stade.
La pochette, locomotive façon Mallard et titre en jaune, assume un branding British Image. La photo presse avec un mastiff et « British Image 1 » derrière le groupe déclenche une polémique sur le nationalisme ; Blur répond avec une photo tea-party camp baptisée « British Image 2 ». La musique n’est pas une marche aux drapeaux. C’est de l’observation : trains, pubs, comédie de classe, et la gueule de bois après Madchester.
Cet album a touché un nerf. Et si on tient le coup, et qu’on fait le prochain album au top, ça va marcher.
(Stephen Street, évoquant Reading 1993, Uncut)

Commercialement, le disque plafonne à la 15e place UK. Modeste à côté de la suite, mais assez pour qu’EMI reste patient. À Reading 1993, sous la tente Melody Maker, le public chante déjà les nouveaux titres. Parklife arrivera un an plus tard et transformera le même regard anglais en domination des charts ; sans Modern Life Is Rubbish, ce saut n’a pas de piste d’envol.
À l’écoute, on entend le gabarit : leads anguleux de Coxon, voix-personnages d’Albarn, basse mélodique de James, kits nets de Rowntree. Le label Britpop viendra plus tard, côté presse. Sur cet album, le groupe décide simplement de sonner anglais après un détour américain qui a failli les achever.
Les singles après For Tomorrow ont tenu la campagne sans transformer l’album en usine à hits. Chemical World et Sunday Sunday entrent tous deux dans le Top 30 UK et offrent à la radio un visage plus dur et un plus léger du même virage anglais. Les parties de Coxon restent occupées sans excès stade : bends, harmoniques et rythmes secs que les guitaristes Britpop suivants copieront avec moins d’esprit.
Modern Life Is Rubbish reste la charnière. Pas le plus gros vendeur, pas le set de tête d’affiche, mais le moment où Blur arrête de courir après Seattle et cartographie la banlieue londonienne avec des guitares tranchantes et des blagues plus tranchantes encore. Le « rubbish » de la vie moderne devient, chez eux, une méthode de travail.