Un riff né d’un cours de guitare, et seize refus
Le beat rebondit avant la colère. Brad Wilk le joue presque clair, la basse de Tim Commerford un ressort sous la caisse, et pendant quelques mesures on pourrait prendre la pièce pour une fête. Puis la guitare de Tom Morello, descendue en ré, tombe avec la figure qu’il a trouvée en montrant à un élève comment marche l’accordage. Il a arrêté le cours, enregistré le riff, et l’a apporté à la répétition. Zack de la Rocha ne le décore pas. Il énonce une charge, some of those that work forces are the same that burn crosses, et laisse le groupe frapper le mur entre les lignes. Killing in the Name est une dispute avec une danse dedans, et c’est pourquoi la danse rend furieux plutôt que simplement fort.
Ils l’ont écrit avant d’avoir joué un concert. Une bande ancienne de Cal State Northridge s’ouvre sur l’instrumental, le rebond de Commerford déjà là, les mots pas encore. De la Rocha les a lacés ensuite, dans la chaleur de Los Angeles à la saison de Rodney King. Le producteur Garth Richardson, qui avait vu cette saison dans la ville, a installé le studio comme un concert, sono de salle, le groupe enregistré comme si la fosse était dans la pièce. L’album éponyme, sorti en novembre 1992, a laissé ce texte hors du livret : deux lignes, seize fuck you, un motherfucker. Morello a dit qu’ils voulaient que celui-là tienne seul au milieu des poèmes plus longs. Leur homme d’A&R, Michael Goldstone, entendait un single s’ils coupaient le stop-start, le dunna-dunt en partie repris de Led Zeppelin. Ils ont gardé l’accrochage. L’histoire, aime noter Morello, a donné raison à l’accrochage.
En Grande-Bretagne les jurons ont trouvé une radio prête à tressaillir et à passer le morceau quand même. En Amérique l’édit a poncé le propos et la chanson n’a charté nulle part qui compte. En concert, le dernier refrain est un vote. Morello a dit que si l’on cherchait le mot apeshit il faudrait une photo d’une foule de Rage à cet instant, lumières sur la salle, le refus passé de la scène au sol. En 2009 une campagne Facebook a garé le titre en numéro un de Noël au Royaume-Uni, un canular avec une thèse, visant le gagnant d’un concours télé. Le groupe a rejoint tard et a appelé ça l’une des grandes surprises de leur vie. Le riff n’avait pas besoin de la blague. La blague avait besoin du riff.
Fuck you, I won’t do what you tell me est un sentiment universel. Même si les paroles sont simples, je crois que c’est l’une des plus brillantes de Zack.
(Tom Morello, Rolling Stone, 2020)
La politique n’est pas un costume. La ligne de de la Rocha sur les forces et les croix est précise, institutionnelle, pas un non général d’adolescent. Morello a rattaché le refus final à Frederick Douglass : la liberté qui commence au moment où l’on vous dit oui et où vous dites non. C’est une grande citation pour un texte qui, sur le papier, n’est presque rien. Le presque-rien est la méthode. On peut le scander sans le séminaire. Le séminaire attend si on le veut, dans le premier couplet, où le Klan et l’insigne sont mis dans la même phrase et laissés là.
Ce qui reste, c’est le cours qui a été interrompu. Killing in the Name sonne encore comme un riff trop bon pour finir de l’enseigner, et une phrase trop simple pour l’adoucir. Le beat de fête ne s’excuse jamais de ce qu’il porte. On allume les lumières sur la foule, et la chanson n’est plus un enregistrement. C’est un décompte.