Dix morceaux vus d’une fenêtre de Queensbridge
Au printemps 1994, un jeune homme de vingt ans des Queensbridge Houses sort un premier album si court qu’il ressemble à un refus de vous gâcher l’après-midi. Illmatic tient en dix morceaux et un peu moins de quarante minutes. Pas de sketch étiré pour remplir un CD. Pas d’invité venu emprunter une réputation dont le disque n’a pas besoin, sauf ceux qui habitent déjà l’histoire : AZ sur Life’s a Bitch, et le père de Nas, Olu Dara, au cornet, comme si le nom de famille était aussi un instrument. La pochette pose une photo d’enfance contre les projets. Le garçon regarde déjà plus loin que le cadre. Sorti le 19 avril 1994, l’album entre dans le Billboard 200 à la douzième place, avec des ventes de première semaine qui déçoivent une major et satisfont tous ceux qui savent compter les mesures.
Nasir Jones avait commencé les rimes des années plus tôt, adolescent écrivant ce que la fenêtre lui donnait. Columbia le signe avec l’aide de MC Serch. Les séances, en 1992 et 1993, passent par Chung King, D&D, Battery, Unique : des pièces new-yorkaises, des ingénieurs new-yorkais, et un banc de producteurs qui ne sonnent pas comme un comité. DJ Premier, Large Professor, Pete Rock, Q-Tip, L.E.S. Chaque beat est un quartier, pas un modèle. Les caisses claires de Premier ont l’air d’un perron. La boucle de Pete Rock sur The World Is Yours ouvre une fenêtre de la taille d’un film. One Love de Q-Tip est une lettre, assez calme pour qu’on se penche. Large Professor ferme la porte avec It Ain’t Hard to Tell, construit en partie sur Human Nature de Michael Jackson, un sample qui ne devrait pas marcher et qui marche, parce que la rime traite l’élégance comme une chose que les projets ont aussi le droit d’avoir.
N.Y. State of Mind est la thèse : pas une visite de New York, un bulletin météo depuis un seul de ses coins. Memory Lane et Represent restent dans le bloc. Halftime est la fanfaronnade, méritée parce que les couplets ont déjà montré le travail. One Love écrit à des amis en prison sans en faire des symboles. La langue est une rime interne empilée jusqu’à ce qu’une ligne ait deux adresses. On peut suivre l’intrigue ou suivre le son. Les deux routes finissent sur le même banc.
When I narrowed it down to what would be album material, it probably started at 16 years old. I got a record deal at 18 and then finished the record at 20.
(Nas, entretien avec Roger Catlin, Songfacts)
The Source donne à l’album cinq microphones, la note la plus haute du magazine, dans son numéro d’avril 1994. Cette note devient une légende, et les légendes sont un cadeau mêlé : elles peuvent figer un premier disque en monument et oser l’artiste à passer le reste de sa vie à s’excuser d’avoir grandi. Nas a grandi. Les disques d’après discutent, trébuchent, brillent. Illmatic n’a pas à s’excuser d’être la fenêtre plutôt que tout l’immeuble. Sa force est la concentration. Un livre court peut être plus lourd qu’un long si chaque page se tenait dehors au moment où elle a été écrite.
Jouez-le de The Genesis jusqu’à la dernière rime, sans téléphone. Quarante minutes, c’est un trajet, un déjeuner, un tour de pâté de maisons où vous n’habitez pas. Le but n’a jamais été que chaque auditeur fasse semblant de venir de Queensbridge. Le but était qu’un lieu puisse être décrit avec assez de précision pour que le semblant devienne inutile. On entend la cage d’escalier. On entend l’ambition. On entend un jeune homme qui avait assez lu, et assez vu, pour connaître la différence.