Un disque arrivé déjà fini
À l’été 1998, Lauryn Hill pose tout un argument sur un seul disque, puis, pour l’essentiel, recule. The Miseducation of Lauryn Hill ne sonne pas comme un premier album solo qui se couvre. Il sonne comme quelqu’un qui avait déjà chanté les refrains que la radio voulait, au sein des Fugees, et qui avait décidé que le document suivant contiendrait le refrain, la réprimande et la leçon du dimanche. Née Lauryn Noelle Hill à South Orange, dans le New Jersey, le 26 mai 1975, elle avait joué, elle avait rappé, et sur The Score en 1996 sa voix sur Killing Me Softly et Ready or Not avait porté un groupe dans toutes les voitures de cet été-là.
L’album solo, publié le 25 août 1998, est bâti comme une journée d’école. Entre les chansons, une classe d’enfants parle d’amour, un cadre qui aurait pu être mignon et ne l’est pas, parce que les chansons autour sont précises. Doo Wop (That Thing) gronde et balance dans la même mesure. Ex-Factor est un adieu qui ne part pas tout à fait. To Zion s’adresse à son fils et au conseil de carrière qui lui disait qu’un bébé gâcherait le plan. Lost Ones est le morceau rap, sec et personnel. Elle en produit l’essentiel elle-même, avec un groupe plutôt qu’une pile de boucles empruntées, même si les emprunts sont là et seront plus tard discutés au tribunal. L’accord de gospel et la poche hip-hop partagent une pièce sans que l’un s’excuse auprès de l’autre.
Le groupe qui a rendu l’album solo possible avait failli rater. Blunted on Reality, en 1994, avec Wyclef Jean et Pras Michel, n’annonçait pas un phénomène. The Score l’a fait, deux ans plus tard, et ses couplets sur les disques des autres, dont If I Ruled the World avec Nas, montraient une rappeuse capable d’entrer dans un morceau sans en emprunter la température. Elle avait vingt-trois ans à la sortie de Miseducation. Les sketches de classe ont été enregistrés avec de vrais enfants, un petit choix de production qui empêche le cadre de devenir un costume d’album-concept. Plus tard, des musiciens qui avaient joué sur les sessions ont contesté les crédits, et le litige s’est réglé. Les chansons ne sont pas devenues moins les siennes à l’écoute. Elles sont devenues le rappel qu’un disque qui sonne fini est aussi une pièce pleine de gens, et qu’elle s’était tenue au milieu, jeune, certaine, et déjà en train, peut-être, de prévoir la sortie.
Les Grammy de 1999 donnent à l’album cinq prix, dont l’album de l’année, sur dix nominations. La soirée confirme un fait que les chansons avaient déjà rendu évident: une femme pouvait se tenir au centre du plus grand prix du hip-hop et sonner, sur le disque, comme si elle n’avait pas demandé la permission. Puis le centre se vide. MTV Unplugged No. 2.0, en 2002, est le contraire d’un tour d’honneur. Gorge à vif, guitare à peine accordée, elle parle autant qu’elle chante, et elle chante des titres neufs qui mettent en cause l’industrie, l’image, et sa propre certitude d’avant. Certains ont entendu un effondrement. La bande entend une chanteuse qui refuse la version lisse d’une voix devenue trop utile aux autres.
Ce qui suit n’est pas un second Miseducation et ne s’est jamais laissé expliquer de façon convaincante par la paresse. Des tournées, une réunion des Fugees qui s’effiloche, des procès, de longs silences, et des soirs où elle arrive en retard ou pas du tout. Il y a aussi des soirs où la voix, plus âgée et moins intéressée par le vernis de 1998, ouvre encore Ex-Factor et la salle se conduit comme si la chanson avait attendu. Elle a parlé de la pression de ce premier album, de la foi, de vouloir que le travail pèse plus qu’un cycle de singles. Le catalogue est resté court exprès, ou par dégât, ou les deux. La brièveté fait partie de la façon dont on l’écoute maintenant.
Des chanteuses plus jeunes ont pris le mélange, le mélisme sur un breakbeat, le droit de gronder à l’intérieur d’une chanson d’amour, et rarement le refus. On met The Miseducation of Lauryn Hill et il semble encore fini, sensation étrange chez une artiste dont l’histoire publique est devenue celle de ce qu’elle ne finirait pas ensuite. Le sermon et le sample sont dans la même mesure. Elle a dit ce qu’elle avait à dire. Puis elle n’a gardé le micro que lorsqu’elle le pensait.