Bienvenue dans le monde des chroniques objectivement subjectives

The College Dropout – Kanye West

Une mâchoire fermée et un sample de soul accéléré

Le 10 février 2004, un producteur que Chicago avait déjà engagé pour les tubes des autres sort un premier album qui refuse le costume qu’on lui avait prévu. The College Dropout ne sonne pas comme un invité resté trop longtemps. Il sonne comme un homme qui était dans la pièce, derrière les machines, et qui a décidé que la pièce était aussi la sienne. Les beats accélèrent des disques de soul jusqu’à ce que les voix deviennent des hooks de chipmunk. Les batteries sont assez simples pour laisser la place d’une chute, d’une prière, et d’une plainte sur un boulot. Un ours en toge est assis sur la pochette, affalé sur des gradins, déjà fatigué de l’institution qui était censée le diplômer. Roc-A-Fella et Def Jam sortent l’album. Il entre dans le classement près du sommet et y reste, ce qui est impoli pour un disque que le bâtiment n’avait pas commandé.

Kanye West s’était fait un nom sur les albums d’autres rappeurs, The Blueprint de Jay-Z parmi eux. La partie rappeur était le débat. Le 23 octobre 2002, il a un accident de voiture à Los Angeles. On lui ferme la mâchoire avec des fils. Il enregistre Through the Wire quand même, rappant à travers les fils, samplant Through the Fire de Chaka Khan et transformant un fait médical en refrain. La chanson est le mythe d’origine de l’album et aussi, simplement, une bonne chanson : drôle, précise, peu disposée à attendre que l’enflure baisse avant de dire la chose vraie. Autour, le disque garde cette double habitude. We Don’t Care et All Falls Down, celle-ci avec Syleena Johnson, regardent l’argent, l’école, et le spectacle de la réussite. Jesus Walks insiste qu’un sujet gospel peut vivre sur un album de rap sans devenir un sketch. Slow Jamz laisse entrer Jamie Foxx et Twista dans la blague. Spaceship est le boulot qu’on déteste, chanté presque avec tendresse. Family Business est la cuisine. Last Call raconte l’histoire business à voix haute, un générique qui est aussi un couplet.

Les sketches sur l’inscription et le renvoi sont une comédie, et ils sont aussi le cadre. Le personnage de West sur ce disque est l’étudiant qui est parti et qui n’arrêtera pas d’expliquer pourquoi, même quand l’explication est une vantardise. Le chipmunk soul, ces samples remontés, donne un chœur à la vantardise. C’est un tour malin et, à la fin, une vision : le passé est utilisable, l’église est utilisable, le travail est utilisable, et aucun n’a le dernier mot. C’est lui. Ou il le croit, ce qui est le moteur de l’album et le risque de chaque album d’après.

I recorded Through the Wire with my jaw wired shut.

(Kanye West, sur la chanson qui a forcé la porte)

Les Grammy donneront plus tard au disque le prix du meilleur album de rap, ce qui confirme une victoire que les chansons avaient déjà prise dans des voitures et sur des radios qui n’attendaient pas un trophée. Ce que le trophée ne pouvait pas faire, c’est figer le personnage. L’ours reviendrait, plus lisse. Les disputes deviendraient plus fortes, puis plus laides, puis parfois brillantes encore. The College Dropout reste celui où l’ambition est encore à la mesure des blagues, et où les blagues font encore un travail moral. Une ligne sur un boulot sans issue peut s’asseoir à côté d’une prière sans que l’une ou l’autre se fasse disparaître d’un clin d’œil.

Jouez Through the Wire et écoutez la mâchoire, pas comme un ragot mais comme un son : une voix qui travaille autour d’un obstacle et refuse de remettre la chanson. Puis jouez Jesus Walks et entendez le même refus visé vers une autre porte. Le statut culte de l’album n’est pas qu’il a prédit une carrière. C’est qu’il a documenté un moment où un faiseur de beats a prouvé qu’il pouvait raconter, et l’a fait avec des samples qui sonnent encore comme de la joie même quand le sujet est une facture. L’ours sur les gradins ne s’est pas encore levé. Le disque, lui, oui.

Share Post
No comments

LEAVE A COMMENT