Bienvenue dans le monde des chroniques objectivement subjectives
 

Another Green World – Brian Eno

Cinq chansons, neuf climats, un parc sans sentier

Another Green World ne s’annonce pas comme une révolution. Il s’ouvre, sur Sky Saw, avec une guitare qui sonne vraiment comme une scie, l’alto de John Cale qui pleure une fois, et une voix qui arrive tard, comme si l’instrumental avait été le sujet depuis le début. Island Records a sorti l’album le 14 novembre 1975. Il n’est pas entré dans les classements britannique ou américain. Ceux qui en avaient besoin l’ont trouvé quand même, comme on trouve un chemin en quittant le chemin.

Eno a enregistré aux Island Studios de Londres en juillet et août 1975, Rhett Davies à l’ingénierie, et les cartes Oblique Strategies qu’il avait faites avec le peintre Peter Schmidt dans la pièce comme troisième collaborateur. La méthode n’était pas le chaos. C’était une façon de refuser la première idée. Phil Collins joue de la batterie. Percy Jones joue de la basse fretless. Robert Fripp, crédité d’une guitare Wimshurst sur St. Elmo’s Fire, joue le solo qu’Eno comparait à un générateur électrostatique : des étincelles, de la retenue, pas d’esbroufe. Le groupe est une suite de visites, pas un effectif.

Cinq morceaux ont des mots. Neuf n’en ont pas. Ce rapport est l’intrigue. St. Elmo’s Fire est la chanson pop, un refrain qu’on emporte, vêtu de ce qu’Eno appelait des guitares du désert. I’ll Come Running est presque douce, une promesse avec le lead de Fripp enroulé autour. Golden Hours et Everything Merges with the Night laissent une suite d’accords simple porter un manteau étrange. Puis les instrumentaux prennent le dessus : The Big Ship, In Dark Trees, Sombre Reptiles, Becalmed, Spirits Drifting. Ce ne sont pas des restes. C’est le monde vert du titre, des lieux avec des noms et sans narrateur.

La pochette est un détail du tableau de Tom Phillips, After Raphael, une pastorale qui semble empruntée à un autre siècle et légèrement fausse, ce qui est exactement le son. Eno avait déjà fait Here Come the Warm Jets et Taking Tiger Mountain (By Strategy), des albums d’art-rock avec des blagues sur la feuille de paroles. Celui-ci garde les blagues plus basses et l’atmosphère plus forte. Il n’était pas encore le théoricien ambient complet de Discreet Music, sorti la même année, mais il laissait déjà les processus partager le poids. Les morceaux sont courts. Le sentiment ne l’est pas.

Another Green World est en effet un disque important, et aussi un disque brillant.

(Charley Walters, Rolling Stone, 1976)

Robert Christgau, qui a fini par aimer l’album, l’a appelé l’équivalent sonore d’un parc sur la lune. La formule est juste. On peut le marcher en fond et se sentir calmé, puis s’arrêter sur Zawinul/Lava ou Little Fishes et trouver une forme qu’on avait manquée. Le risque sur lequel Eno insistait, écrivait Walters, n’arrêtait pas de payer. Il n’y a pas de single qui explique le disque. Il y a une suite qui apprend à écouter des suites. Cette leçon compterait plus que n’importe quelle place dans un classement que l’album n’a jamais eue.

L’aval est célèbre et mérite encore d’être dit simplement. David Bowie a fait entrer Eno dans la pièce pour Low, « Heroes » et Lodger, et le climat instrumental de ces disques est impensable sans celui-ci. Les producteurs qui ont parlé ensuite de texture plutôt que de refrain citaient une habitude de 1975, qu’ils la nomment ou non. Another Green World n’est pas un plan qu’on photocopie. C’est une permission : laisser neuf morceaux sans mots, laisser une basse être fretless et une guitare être une scie, et appeler le résultat un monde. Le parc est encore ouvert. Le sentier est encore facultatif.

Share Post
No comments

LEAVE A COMMENT