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Bob Marley – L’u00eele portu00e9e par une voix

Une pulsation qui a traversé l’eau

Le 3 décembre 1976, la soirée au 56 Hope Road, à Kingston, devait se terminer en répétition. Deux jours plus tard, Bob Marley devait monter sur scène pour le concert Smile Jamaica, un show tiré dans la tension électorale de l’île. Des hommes armés sont entrés dans la cour. Marley est touché à la poitrine et au bras. Sa femme Rita reçoit une balle dans la tête et survit. Il joue le concert quand même, montre les blessures, puis part. La voix qui revient de Londres l’année suivante n’est pas celle d’un homme que la peur aurait rendu mou.

Il construisait cette voix depuis Trench Town. Né Robert Nesta Marley le 6 février 1945 à Nine Mile, il forme les Wailers avec Bunny Wailer et Peter Tosh, un groupe d’harmonies que Lee « Scratch » Perry pousse vers une batterie plus lourde et un texte plus coupant. Island, la maison de Chris Blackwell, met Catch a Fire et Burnin’ dans le monde en 1973, avec des oreilles rock en tête et des chansons déjà finies: Get Up, Stand Up, I Shot the Sheriff, Concrete Jungle. La pochette internationale ne polit rien d’essentiel. Le rythme était déjà une politique.

Quand Bunny et Peter s’écartent, les Wailers deviennent un chanteur et une machine. Natty Dread, en 1974, lui donne No Woman, No Cry, et l’album live de 1975 au Lyceum de Londres fait de cette chanson une salle plutôt qu’un titre. On entend le public apprendre le refrain en temps réel. Exodus, enregistré en 1977 après la fusillade, est le disque d’un homme en mouvement: Jamming, Waiting in Vain, One Love, Three Little Birds. Le morceau-titre marche. Il ne sprinte pas. L’exil, sur cet album, est un groove qui a une destination.

Il garde le message précis même quand les salles grandissent. Survival, en 1979, met des drapeaux africains sur la pochette et Zimbabwe dans la séquence, une chanson qu’il chantera à Harare pour les fêtes de l’indépendance l’année suivante. Uprising, en 1980, porte Could You Be Loved et Redemption Song, celle-ci réduite à la guitare acoustique, comme si on avait demandé au groupe de sortir pour qu’un seul argument s’entende. Le diagnostic était déjà posé. Un mélanome, trouvé dans un orteil en 1977, était le genre de fait qu’il ne laisserait pas réorganiser la tournée.

Les derniers concerts sonnent encore comme du travail, pas comme un adieu. Il joue jusqu’à ce que le corps refuse. Il meurt à Miami le 11 mai 1981, à trente-six ans. La compilation Legend, publiée en 1984, transforme le catalogue en objet mondial, parfois poncé jusqu’à la carte postale de plage. Les cartes postales ne sont pas le sujet. Le sujet, c’est un ténor capable de tenir une hymne et un avertissement dans la même mesure, et une section rythmique, les frères Barrett, Aston et Carlton, qui fait du one-drop un choix moral: l’accent tombe là où le temps fort devait être, et pas là.

Entre la fusillade et les dernières tournées, il continue de rendre le geste politique physique. Au One Love Peace Concert, à Kingston, le 22 avril 1978, il appelle Michael Manley et Edward Seaga sur scène et joint leurs mains au-dessus de sa tête, une photographie qui n’a pas arrêté la violence et n’était pas un tour. Le groupe autour de lui alors, les I-Threes avec Rita, les frères Barrett verrouillant le one-drop, Junior Marvin à la guitare, était une unité de travail, pas un décor de saint. Kaya, en 1978, laisse la fumée s’éclaircir un moment. Survival la réépaissit. Il s’effondre sur scène à New York en septembre 1980, pendant une série au Madison Square Garden, et les setlists ne deviennent pas des éloges. Elles restent des chansons.

Ce que les chanteurs d’après ont emprunté, c’est la cadence, les locks, le rouge-or-vert, parfois la douceur et rarement l’enjeu. On met le No Woman, No Cry du Lyceum ou le Redemption Song à nu, et l’île n’est pas un décor. Elle est dans la diction, dans la patience du groove, dans une voix qui a traversé l’eau sans accepter de devenir petite.

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