Une élégie adressée à personne
La guitare s’ouvre comme une fenêtre par mauvais temps, et la voix de Jeff Buckley est déjà quelque part au-dessus de la pièce. Il ne s’échauffe pas. Il arrive à plein risque, puis se retire dans un presque chuchotement, comme si la chanson était un rivage qu’il quitte et retrouve. Grace, le titre de l’album de 1994, est une chanson d’amour qui a déjà assisté à ses propres funérailles et décidé de ne pas avoir peur. Le groupe reste près. La voix, non. Elle monte parce que le texte lui en a donné la permission.
La musique commence comme un instrumental de Gary Lucas, Rise Up to Be, issu de leur brève collaboration. Buckley y écrit la mélodie et les mots, puisant, a-t-il dit, dans un adieu sous la pluie à un aéroport et dans un refus plus large de craindre sa propre fin. Ils enregistrent l’album à Bearsville, à Woodstock, Andy Wallace à la production, un studio de bois et de distance, la voix captée avec la patience de quelqu’un qui savait que la prise devrait contenir à la fois le souffle et l’envol. Mick Grøndahl et Matt Johnson tiennent le sol. L’arrangement fleurit puis s’amincit, sans jamais bousculer le chanteur qui fait le travail dangereux.
Ce qu’il a dit à un interviewer cette année-là était plus net que le mythe qui l’a ensuite enveloppé. La chanson était un éloge à personne. Elle parlait de sa mort, et de ne pas la craindre, parce que quelqu’un, enfin, vous aime pour de vrai. La grâce, dans sa bouche, n’était pas une marque religieuse. C’était la qualité qui vous empêche de saisir l’arme, qui vous garde de briser ce que vous ne comprenez pas. Le single n’a pas pris les classements d’assaut. L’album a trouvé ses gens lentement, puis d’un coup, surtout après la rivière à Memphis en 1997, qui a fait sonner chaque ligne sur la mort comme une prophétie. Elle n’avait pas été écrite comme telle.
La chanson elle-même n’est qu’un éloge à personne. C’est une chanson sur ma mort, mais sans la craindre.
(Jeff Buckley, MuchMusic, 1994)
Sur scène il pouvait l’étirer jusqu’à ce que la salle oublie l’heure, la voix se cassant en couleurs que le disque ne fait que suggérer. La version de studio est la carte : couplet, élévation, le mot grace tenu comme une main au-dessus d’une flamme. Ceux qui venaient pour Hallelujah ont parfois rencontré cette chanson en second et sont restés. Elle est moins la conversation d’une reprise que celle d’un testament. Il ne joue pas le chagrin. Il s’exerce à partir sans panique.
Ce qui reste, c’est cet exercice. Une coécriture, un tarmac sous la pluie, un producteur qui a laissé la voix plus grande que le groupe, et un chanteur qui a dit la part tranquille dans un studio de télévision en 1994. Grace sonne encore comme un temps qu’on peut survivre. La peur est nommée. Puis la note la dépasse, ce qui est toute la religion du morceau.