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La Javanaise – Serge Gainsbourg : écrite dans la nuit pour Juliette Gréco

Le lendemain du champagne, 33 rue de Verneuil

Été 1962, 33 rue de Verneuil, le grand salon de Juliette Gréco à Saint-Germain. Des disques, du champagne. Gainsbourg est encore celui qui passe en première partie de certaines de ses soirées, pas le nom sur l’affiche. Gréco racontera l’histoire sans l’idylle qu’on voulait y entendre. Il rentre, ne dort pas, et le lendemain soir arrive avec une feuille, s’assoit au piano et chante La Javanaise. Ce qui s’est passé entre eux, dit-elle, c’est une chanson, et pas des moindres. Le titre est déposé à la SACEM le 8 octobre 1962. Il joue sur deux choses à la fois : la java, la valse parisienne, et le javanais, l’argot qui glisse le son « av » dans les mots. Gainsbourg construit le texte avec des mots français qui contiennent déjà ce son, si bien que la langue a l’air codée et ne l’est pas.

C’est lui qui l’enregistre en premier. Entre le 2 et le 5 janvier 1963, au Studio Fontana de Londres, une salle Philips, Jacques Plait est directeur artistique et l’arrangeur écossais Harry Robinson dirige. Les partitions de Robinson éloignent la chanson des orchestrations d’Alain Goraguer sur les disques précédents de Gainsbourg, vers un son de cordes plus clair, plus britannique. La prise dure 2 min 29. Philips la publie en mars 1963 sur l’EP Vilaine fille, mauvais garçon (432-862), en face B, à côté de chansons écrites pour Brigitte Bardot et Petula Clark. La valse est lente, à trois temps, et la voix reste proche, presque parlée.

La version de Gréco suit. Elle a déjà placé la chanson en ouverture de sa tournée de cabaret de mars 1963, La Tête de l’art. Le 4 avril 1963, elle l’enregistre au Studio Blanqui à Paris, arrangements de Jean-Michel Defaye, l’orchestrateur habituel de Léo Ferré, une couleur plus chaude que celle de Robinson. Philips garde sa prise pour l’album de mai, le 25 cm plus tard appelé N°8, plutôt qu’un 45 concurrent, plus un 45 canadien. Sur scène, elle est déjà à elle. Elle la gardera des décennies : un live de 1966 au Théâtre National Populaire, une nouvelle version en 1982, et une en 1998 après la mort de Gainsbourg.

Il s’est passé une chanson, et pas des moindres.

(Juliette Gréco, sur le soir où la chanson a été écrite, 1962)

L’air a un cousin. En 1957, Boris Vian écrit La java javanaise pour Louis Massis, musique d’Alain Goraguer, qui orchestrera Gainsbourg. La chanson de 1963 n’est pas ce morceau, mais le jeu de mots est déjà dans l’air. Le disque de Gainsbourg n’explose pas en 1963 comme la version de scène de Gréco à partir de 1964. Il revient au texte en 1979 sur l’album de Kingston, rebaptisé Javanaise remake, texte modifié, avec le même groupe des I-Threes que derrière Aux armes et caetera. En octobre 1985, au Casino de Paris, il rechante la chanson de 1963. L’album live la garde sous les trois minutes, plus calme que les numéros funk autour. Le lecteur, ici, est cette nuit plus tardive. La chanson, c’est le master de Londres.

L’enregistrement à connaître est Fontana : les cordes de Robinson, le jeu sur « av », deux minutes et demie, mars 1963. La prise de Gréco à Blanqui est l’autre porte, plus chaude, plus cabaret. La nuit du Casino est une visite, pas un remplacement. La chanson a été écrite en une nuit et arrangée à Londres quelques mois plus tard. C’est toute son échelle, et ça suffit.

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