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Vitamin C – Can

Un batteur de cinéma et une voix empruntée

La batterie se verrouille dans une figure qui n’évolue pas tant qu’elle insiste, sèche et proche, et une voix entre en parlant plusieurs langues à la fois, sans qu’on lui demande d’expliquer.

Can enregistre Vitamin C pour Ege Bamyasi, sorti en 1972, à Inner Space, leur studio dans un ancien cinéma de Cologne. Ils se produisent eux-mêmes. La batterie de Jaki Liebezeit est la colonne, un motif qui semble usiné puis, si l’on reste, profondément humain. La guitare de Michael Karoli griffonne les bords. Les claviers d’Irmin Schmidt étalent la couleur. La basse de Holger Czukay tient une ligne sur laquelle on pourrait marcher. Damo Suzuki chante comme si les mots étaient des objets trouvés le matin, l’anglais et l’invention dans la même bouche. La pochette est une boîte de gombo, le nom turc de l’album. Il n’y avait pas de manifeste diététique. Schmidt a dit que la boîte était une boîte que Jaki avait trouvée dans une épicerie turque, et que Can, là-bas, voulait dire quelque chose comme la vie.

La piste a trouvé un emploi après avoir existé. Czukay s’est souvenu que Vitamin C était devenue la musique titre du film de Samuel Fuller, Dead Pigeon on Beethoven Street, et que c’était souvent ainsi. Ils faisaient la musique, et un usage apparaissait ensuite. Cet ordre compte. Rien dans l’enregistrement n’essaie de vendre une scène. La voix est à moitié conversation, à moitié météo. Quand Suzuki s’efface, le groupe ne bouche pas le trou avec un solo, il garde la pièce en rotation. Inner Space, l’ancien cinéma, donne à la batterie moins de poids que leurs bandes du château, et la voix est devant, presque intime, ce qui rend l’insistance plus étrange.

Vitamin C est devenue le titre de Dead Pigeon on Beethoven Street, un film de Samuel Fuller. C’était souvent comme ça. Nous faisions la musique, puis nous lui trouvions un usage plus tard.

(Holger Czukay, Uncut, 2006)

La chanson a marché depuis dans d’autres films et dans les répétitions d’autres groupes, une leçon sur le peu de mouvement harmonique dont un grand disque a besoin si le batteur est un compositeur. Liebezeit, venu du free jazz puis l’ayant dépouillé, joue ici comme un homme qui a décidé que la répétition est une forme d’intelligence. Suzuki ne raconte pas une histoire qu’on pourrait résumer. Il habite le groove. Ceux qui veulent un refrain n’en trouveront pas. Ceux qui veulent un endroit où vivre trois minutes ne partiront pas.

Ce qui reste, c’est le sentiment d’un groupe qui faisait confiance à l’accident puis l’éditait d’une oreille impitoyable. Can en 1972 ont passé le premier choc de Tago Mago et ne sont pas encore dans la brume de Future Days. Vitamin C est le milieu clair, funky sans en emprunter le costume, chanté par un homme qui faisait la manche à Munich quand ils lui ont demandé, le jour même, de chanter le soir. La batterie du cinéma sonne encore comme un cœur sur lequel on pourrait danser, et la voix refuse toujours de dire pourquoi.

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