Des cabarets parisiens à Melody Nelson : voix sèche, métier sérieux
Lucien Ginsburg est né à Paris en 1928, fils d’immigrants juifs russes ayant fui la révolution. Il a étudié la peinture, joué du piano dans les cabarets pour payer ses factures, et travaillé sous le pseudonyme de Julien Grix avant de s’installer sur Serge Gainsbourg. Il a sorti Du chant à la une!… chez Philips en 1958. Les chansons étaient mordantes, rythmiquement sobres, construites autour de l’idée qu’un bon texte fait tout : « Le Poinçonneur des Lilas », le portrait d’un poinçonneur de métro anesthésié par la répétition, est devenu immédiatement une signature. La tradition de la chanson française lui offrait un cadre ; il l’a plié dès le début.
Au début des années 1960, Gainsbourg écrivait pour les autres aussi souvent qu’il chantait lui-même. Juliette Gréco, France Gall, Françoise Hardy et Petula Clark ont toutes reçu des chansons de lui. « Les Sucettes » (1966), enregistré par France Gall, est devenu un scandale quand Gainsbourg a révélé publiquement le double sens obscène du texte. Gall, qui affirmait n’avoir pas compris, était furieuse et se sentit utilisée. Il a continué d’écrire comme si la provocation faisait simplement partie du métier, ce qui pour lui était le cas. La voix restait sèche, près du micro, plus proche de la parole que du chant.
« Je t’aime… moi non plus » a d’abord été enregistré avec Brigitte Bardot en 1967, puis mis de côté quand son compagnon s’y est opposé. Gainsbourg l’a réenregistré avec Jane Birkin en 1969. L’échange chuchoté en français et l’intimité de la production ont valu une interdiction au Royaume-Uni, en Italie et en Espagne ; il a quand même atteint la première place au Royaume-Uni. Ce que le scandale occulte parfois, c’est l’arrangement : basse, orgue et cordes verrouillés dans quelque chose de véritablement sobre, la production aussi réfléchie que n’importe quel autre élément de la composition.
Histoire de Melody Nelson (1971) est le sommet studio de Gainsbourg et l’un des disques de pop française les plus cités du vingtième siècle. Jean-Claude Vannier a écrit les arrangements orchestraux : cordes superposées, guitare wah-wah, basse travaillant contre la mélodie plutôt qu’avec elle. La voix parlée de Birkin s’intercalait entre le flegme de Gainsbourg. Sept titres, un seul concept, un accident de Rolls-Royce et un crash d’avion final. L’album s’est vendu modestement en 1971 et est devenu une référence. Jarvis Cocker, Beck et Air l’ont tous cité en interviews.
Aux armes et caetera (1979), enregistré en Jamaïque avec Sly Dunbar et Robbie Shakespeare à la rythmique, a appliqué le reggae à la Marseillaise et provoqué un scandale politique : des anciens combattants ont manifesté. L’album sonnait bien indépendamment du tollé, et les musiciens jamaïcains ont offert à Gainsbourg la rythmique la plus serrée de sa carrière. La polémique, comme d’habitude, a aidé les ventes.

Au début des années 1980, Love on the Beat (1984) a apporté une production hip-hop et un personnage désormais réduit à l’essentiel : cigarette, barbe de trois jours, un texte conçu pour couper court au journal du matin. Il a composé des musiques de films, écrit pour Catherine Deneuve et Isabelle Adjani, et est resté une figure parisienne capable de remplir les unes sans avoir besoin d’une machine de tournée à l’anglaise. Il est mort d’une crise cardiaque le 2 mars 1991, chez lui rue de Verneuil. La maison est devenue un lieu de pèlerinage couvert de graffitis en quelques jours et l’est restée depuis.
Ce qui a formé Gainsbourg, c’est la chanson française, le rhythm and blues américain, et l’oreille d’un arrangeur forgée à force d’observer de vrais musiciens en studio. Il se distinguait de Jacques Brel en ce que le romantisme de Brel était ample et déclaratoire ; celui de Gainsbourg était petit, cru et sarcastique. Il se distinguait de Michel Berger ou Serge Lama en ce qu’il accordait autant d’importance à la production qu’au texte, et les deux n’étaient jamais des considérations séparées. L’habitude d’écrire pour les autres lui avait donné une discipline d’artisan que les provocations ne dissimulaient jamais complètement.
Les auditeurs américains l’ont souvent découvert à travers Birkin, ou à travers les samples hip-hop et indie de Melody Nelson qui ont circulé dans les années 1990 et 2000. Les auditeurs français connaissaient déjà le catalogue comme une cartographie du désir et du dépit d’après-guerre. Aucune de ces deux lectures n’est fausse ; les disques supportent les deux sans effort.
Commencer avec Histoire de Melody Nelson pour le travail d’arrangeur dans toute son ampleur. « La Javanaise » (1963) montre le côté chanson sans le scandale. « Bonnie and Clyde » (1968) avec Bardot est efficace et direct. Aux armes et caetera pour le virage reggae. « Je t’aime… moi non plus » reste l’entrée la plus facile, même si Melody Nelson est l’écoute la plus intéressante.