Quatre hommes, un studio, et la route comme partition
Ralf Hütter et Florian Schneider ont commencé à Düsseldorf au tournant des années 1970, d’abord comme Organisation, puis comme Kraftwerk, avec Conny Plank dans les premières pièces et une méfiance pour le vocabulaire blues qui dominait le rock. Kling Klang, leur studio de la Mintropstrasse, n’était pas un décor. C’était l’instrument. Ils construisaient, réparaient et enregistraient au même endroit, et la musique a commencé à sonner comme la pièce : nette, répétitive, fière de ses propres circuits.
Autobahn, en 1974, est le moment où l’expérience est devenue un voyage que d’autres pouvaient faire. Le morceau titre dure plus de vingt minutes. Le single, coupé court, a atteint le top vingt britannique et le numéro 25 du classement américain. Une autoroute, une VW, un chœur de synthétiques : la blague était douce et la structure stricte. Wolfgang Flür et Karl Bartos ont rejoint le cadre. Le quatuor classique se montait, non comme un groupe de rock avec des solos, mais comme quatre opérateurs d’une seule machine.
Radio-Activity en 1975 jouait sur le double sens, l’émission et la désintégration. Trans-Europe Express en 1977 a fait du train l’autre autoroute du groupe, métal sur métal, un pouls européen qui n’avait pas besoin d’un héros de guitare. The Man-Machine en 1978 a mis les robots sur la pochette et dans la chorégraphie. Chemises rouges, cravates noires, mouvements mesurés comme une partition. Ils ne se cachaient pas derrière le concept. Le concept était le spectacle, et le spectacle était exact.
Computer World, en 1981, décrivait des calculettes, des nombres et des données avant que ces mots soient ordinaires dans un texte pop. Les beats sont plus amicaux que le thème. Cette amabilité est la façon dont le futur est arrivé : non comme un avertissement crié, mais comme un groove sur lequel on pouvait danser. Detroit écoutait. Juan Atkins, Derrick May et les producteurs qui appelleraient leur musique techno ont tous nommé cette pièce. Un quatuor allemand avait écrit le pouls d’une ville noire américaine sans la visiter.
Le hip-hop les a entendus tout aussi clairement. En 1982 Afrika Bambaataa et la Soulsonic Force, avec Arthur Baker, ont bâti Planet Rock sur Trans-Europe Express et Numbers. Le sample était un passeport. Les machines de Kraftwerk, conçues à Düsseldorf, sont devenues une part du Bronx sans perdre leur accent. La synth-pop, du Human League à Depeche Mode, a pris l’autre leçon : une chanson pop pouvait être assemblée, pas seulement jouée, et porter encore un sentiment. Le sentiment, chez Kraftwerk, est une froideur avec un rythme cardiaque.
Flür et Bartos sont partis. Les robots sont restés. Electric Café, plus tard revu comme Techno Pop, et The Mix en 1991 ont gardé le catalogue vivant en le reconstruisant. Tour de France Soundtracks en 2003 a été le premier album de matière neuve depuis des années, un retour au vélo et à la route, l’autre obsession de Hütter. Les sets live, documentés sur Minimum-Maximum en 2005, ont remplacé les hommes par des mannequins quand ils le voulaient, et par des figures en 3D plus tard. Le sujet n’a jamais été le visage. Le sujet était le motif, joué par qui se tenait à la console.
Florian Schneider a quitté le groupe en 2008. Il est mort le 21 avril 2020. L’annonce est venue plus tard, ce qui allait à un homme qui avait passé une carrière à préférer le tempo de la machine à celui de la presse. Hütter a continué, avec Fritz Hilpert et Henning Schmitz parmi les opérateurs, et les vieux albums ont continué d’être joués dans des pièces qui n’existaient pas quand on les a faits. Un téléphone qui joue Computer World n’est pas une ironie qui les aurait gênés. C’est le texte qui se réalise.
Ce que Kraftwerk a laissé n’est pas un style qu’on enfile comme une chemise. C’est une permission de traiter la répétition comme une émotion, et la technologie comme un paysage plutôt que comme un gadget. Autoroutes, trains, radios, calculettes, vélos : des objets ordinaires, mis en partition jusqu’à briller. Le futur qu’ils ont décrit était déjà là quand ils le décrivaient. Il est encore là. Le néon ne s’est pas éteint. Le tempo ne s’est pas excusé.