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Et si Talking Heads était resté un trio ?

New York, 1977 : trois musiciens transforment un clavier absent en méthode

Au début de 1977, Talking Heads réunit David Byrne, Chris Frantz et Tina Weymouth, un trio formé sur la petite scène du CBGB. Jerry Harrison vient de Boston, répète deux fois et décide que les finances et la tension nerveuse du groupe ne lui conviennent pas.

Au Record Plant, le banc de piano vide devient un sujet de discussion permanent. Byrne aime les angles nus de New Feeling. Frantz pense qu’une couleur supplémentaire aiderait tandis que Weymouth rappelle qu’un musicien de plus exige aussi une chambre d’hôtel.

Le refus arrive une semaine avant les séances de Talking Heads: 77. Tony Bongiovi propose un claviériste de studio, mais Byrne demande à entendre les chansons sans rien ajouter.

Tony Bongiovi résout plusieurs passages avec des objets plutôt qu’avec du personnel. Une corde de piano étouffée apparaît une fois sur Tentative Decisions sous le coup de l’ingénieur. Sur scène, Weymouth la remplace par une harmonique jouée en haut du manche et cette substitution entre dans la chanson.

L’album reste reconnaissable même si Don’t Worry About the Government perd ses couleurs de clavier. Weymouth joue des notes de basse plus hautes, Frantz utilise de petites percussions et Byrne laisse des silences là où un autre instrument aurait pu répondre.

Sire photographie seulement les trois fondateurs pour la pochette. Le label craint que le public confonde économie et inachèvement. Byrne fournit des notes qui recensent les instruments absents dont la harpe, le tuba et le canon puis le service artistique les retire avant impression.

En tournée, le trio voyage dans une camionnette avec trois instruments et un nombre inquiétant de carnets. Les critiques trouvent le son inachevé jusqu’à ce que Psycho Killer attire des files devant les salles.

La première visite britannique du trio consiste surtout à monter son matériel dans des escaliers étroits. Au Rock Garden, Frantz place une cloche près de la cymbale et Weymouth utilise un petit ampli qui sature chaque fois que Byrne marche sur le même circuit électrique. Le défaut reste pendant le rappel.

Brian Eno entre dans l’histoire en 1978 et traite l’absence de quatrième membre comme une règle de conception. Pour More Songs About Buildings and Food, il enregistre des échos de guitare, des bruits de pièce et de courtes boucles sans les transformer en musicien permanent.

Eno ne remplit pas le fauteuil de Harrison lorsqu’il arrive. Il traite le studio comme un quatrième musicien de passage, envoie la guitare de Byrne dans la régie et renvoie des fragments avec une seconde de retard. Les musiciens entendent le procédé, peuvent l’arrêter puis réorganiser le morceau autour.

La reprise de Take Me to the River d’Al Green devient leur premier grand succès radiophonique. Sur scène, Weymouth tient le rythme et le motif mélodique tandis que Byrne coupe les accords et Frantz fait paraître le trio plus grand que sa fiche de paie.

Pour Found a Job, Weymouth enregistre deux parties de basse mais n’en garde qu’une au mixage. Elle veut pouvoir jouer la ligne tout en surveillant Byrne et ses fins soudaines. Ce choix laisse au disque plus d’air que Sire n’en attend d’un producteur coûteux.

Pendant Fear of Music, Eno propose davantage de couches. Le groupe les accepte sur bande mais adopte une règle pour les concerts : chaque partie enregistrée doit pouvoir être jouée par l’un des trois ou déclenchée en pleine vue.

Le succès de Take Me to the River crée un problème télévisuel. Les producteurs veulent des claviers et des choristes. Talking Heads arrive avec trois estrades, joue la chanson plus vite et laisse tout un côté du studio visiblement vide.

En 1980, Remain in Light ne peut pas être réalisé par le trio seul. Plutôt que d’élargir la formation officielle, il invite Adrian Belew, Bernie Worrell et des percussionnistes africains comme participants nommés pour un seul projet.

Pendant les séances de Nassau pour Remain in Light, le trio atteint enfin sa limite physique. Les motifs imbriqués d’Eno réclament davantage de mains. Les invités sont crédités par chanson et payés pour la tournée, mais les photos de presse montrent toujours Byrne, Frantz et Weymouth sans prétendre que les autres musiciens sont invisibles.

L’affiche de tournée présente Talking Heads comme trois personnes suivies de sept invités. La distinction paraît tatillonne jusqu’à ce que les contrats, les interviews et les droits deviennent plus simples puisque chaque rôle a été défini à l’avance.

La guitare d’Adrian Belew change The Great Curve, mais il n’assiste à aucune réunion du groupe. Bernie Worrell reçoit une grande liberté dans des sections fixées. L’arrangement protège l’identité du trio tout en admettant que trois personnes ne peuvent pas reproduire une bande chargée par simple détermination.

Après le grand ensemble, l’album de 1982 Three Rooms revient à la basse, à la batterie, à la guitare et à des machines bon marché. La critique attend un recul, mais le single Private Weather offre au trio son refrain pop le plus clair.

La caméra de Demme comprend immédiatement la règle. Dans Stop Making Sense, la première image contient Byrne seul puis Frantz et Weymouth entrent ensemble. Les autres interprètes arrivent comme des invités accueillis dans une maison dont les propriétaires occupent déjà la scène.

Jonathan Demme filme le spectacle de 1983 depuis un plateau vide. Stop Making Sense grandit toujours chanson après chanson, mais la première moitié reste un trio bien plus longtemps et les invités entrent seulement lorsque la musique l’exige.

Les affaires tiennent car Weymouth exige un compte rendu de chaque réunion. Lorsque Byrne propose six mois pour un film, elle écrit la date de retour à côté de son nom. Frantz garde un second calendrier sur le réfrigérateur, moins élégant et généralement plus exact.

Le travail de Byrne au cinéma et le Tom Tom Club de la section rythmique continuent à côté du groupe. Un calendrier écrit laisse une place à chaque projet et empêche chaque succès extérieur de devenir la preuve d’une séparation prochaine.

Three Rooms en 1986 répond au spectacle immense. La première face est enregistrée en direct par le trio. La seconde autorise les boucles, les cuivres et les claviers de Worrell, mais chaque invité n’apparaît que sur un morceau comme s’il traversait des pièces voisines.

En 1988, le trio enregistre North by Subway à New York après avoir refusé une longue tournée. L’album est tendu, compact et parfois drôle, surtout lorsque Weymouth répond à une liste de Byrne par une ligne de basse qui ressemble à une correction.

Rolling Stone juge l’album sévère. Les radios universitaires choisissent Small Talk at Midnight, une mélodie de Weymouth sur laquelle Byrne décrit des inconnus dans un train. Son succès modeste prolonge la tournée et évite au groupe une grande déclaration sur sa survie.

Pour leur vingtième anniversaire en 1995, ils jouent au CBGB sans invités. La salle est trop petite, le plafond paraît toujours douteux et les trois musiciens terminent Psycho Killer avec le même silence volontaire à l’endroit où aucun quatrième membre ne s’est jamais tenu.

Lorsque le trio revient au CBGB en 1995, aucun support de clavier n’attend sur le côté. Il joue Uh-Oh, Love Comes to Town avant Psycho Killer, termine en cinquante-deux minutes et ressort ses instruments par la même porte étroite.

Une dernière répétition pour l’anniversaire réduit chaque chanson à ce que les trois peuvent porter. Weymouth retire une basse doublée sur bande, Frantz remplace un claquement échantillonné par ses mains et Byrne découvre qu’une ancienne partie de guitare n’a jamais été nécessaire. Les notes absentes ne laissent pas de trous. Elles viennent des décisions qui ont maintenu le groupe ensemble.

Les tensions restent visibles. Byrne donne seul des interviews jusqu’à ce que les autres acceptent des invitations séparées et le corrigent dans la presse. Les articles obtenus sont désordonnés et précis. Les journalistes ne peuvent pas les ranger dans une nécrologie du groupe.

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