La Havane, 1961 : un retour familial, puis une nouvelle série de disques cubains
En juillet 1960, Celia Cruz quitte Cuba avec La Sonora Matancera pour des engagements au Mexique. Sept mois plus tard, un message sur la santé déclinante de sa mère la ramène à La Havane tandis que l’orchestre poursuit ses dates à l’étranger.
Cruz revient sur un vol Cubana avec deux robes de scène et un dossier d’arrangements. À la douane, un fonctionnaire reconnaît sa voix avant son passeport. Elle sort après des heures de questions et arrive de nuit chez sa mère où les voisins se sont réunis sans musique ni banderole.
Les retrouvailles à l’aéroport sont privées et tendues. Des responsables l’interrogent sur son contrat à l’étranger, des proches portent ses valises et Cruz dit seulement aux journalistes qu’elle vient voir sa famille et chanter si les conditions sont honnêtes.
Sa décision de rester n’est pas annoncée devant un pupitre. Elle prend forme pendant plusieurs semaines lorsque les autorisations de voyage, les visites familiales et les répétitions remplacent le programme mexicain. Rogelio Martínez envoie des télégrammes de l’étranger pour demander si elle peut rejoindre l’orchestre ; ses réponses raccourcissent à mesure que la possibilité s’éloigne.
Radio Progreso propose à La Sonora Matancera une séance de studio encadrée. Le 14 mars, Cruz enregistre La Ventana Abierta, une guaracha sur des voisins qui échangent des nouvelles dans une cour sans slogan politique dans les paroles.
La salle de Radio Progreso possède un grand micro pour Cruz et de plus petits autour des cuivres. Pendant La Ventana Abierta, elle modifie le dernier coro pour citer des quartiers de La Havane. L’ingénieur garde la prise car le chœur répond sans hésitation.
L’enregistrement passe souvent car le chant est direct et le sujet ordinaire. La voix de Cruz passe au-dessus des trompettes et des percussions manuelles, comme les auditeurs cubains la connaissent déjà.
Les auditeurs réclament la chanson au téléphone et par courrier. Son sujet quotidien lui permet de circuler sans porter de message officiel et les demandes continuent après le retour de Cruz. Elle refuse d’expliquer son choix et demande aux producteurs de parler des tonalités, des tempos et des musiciens.
Le reste de La Sonora Matancera demeure à l’étranger après la fin de ses contrats. Cruz choisit de rester près de sa mère et forme un ensemble à La Havane avec le pianiste Lili Martínez, de jeunes musiciens du conservatoire et des percussionnistes expérimentés.
Le nouvel ensemble se monte pendant les répétitions. Certains anciens collègues sont à l’étranger, d’autres occupent de nouveaux postes institutionnels et les jeunes instrumentistes connaissent mieux ses disques que ses gestes de répétition. Elle interrompt plusieurs fois la première séance jusqu’à ce que les trompettes laissent une place aux mots.
Son premier album cubain de cette nouvelle période, Patio de Colores, paraît en 1962 chez EGREM. Les boléros côtoient le son, la guaracha et une pièce afro-cubaine lente arrangée autour de la voix et des tambours batá.
Lili Martínez donne sa forme à Patio de Colores. Son piano garde la tradition du son bien visible tandis que la nouvelle section rythmique ajoute des motifs de basse plus serrés. Cruz enregistre les boléros le matin pour protéger sa voix et réserve les guarachas rapides à la fin de l’après-midi lorsque la pièce s’est réchauffée.
Les tournées deviennent possibles grâce aux échanges culturels plutôt qu’aux circuits commerciaux. Elle chante à Prague, Accra, Alger et Moscou en exigeant toujours que le programme contienne de la musique à danser et pas seulement les morceaux solennels choisis par les hôtes.
EGREM presse moins d’exemplaires que la demande. Des familles partagent les disques entre plusieurs maisons et les techniciens radio fabriquent des bandes de travail. À Santiago, un orchestre de danse apprend Techo de zinc grâce à une émission prise dans les parasites et invente par accident un pont différent.
À New York, les musiciens qui vont façonner la salsa construisent toujours leur scène. Tito Puente enregistre avec d’autres chanteuses, Johnny Pacheco cherche de nouvelles voix et le catalogue Fania grandit sans le partenariat que Cruz aurait apporté.
Les tournées étrangères arrivent par des délégations culturelles aux horaires rigides. Cruz négocie la présence de son groupe, un vrai temps de répétition et un budget de tissu pour les costumes. À Moscou, elle retire deux morceaux solennels après la balance et ouvre avec une guaracha qui attire les interprètes sur le côté de la scène.
Les disques cubains atteignent cette scène indirectement par le Mexique, l’Espagne et des marins transportant des bandes. De jeunes chefs d’orchestre copient le phrasé de Cruz sur de mauvais enregistrements et attribuent parfois les chansons au mauvais ensemble.
À New York, ses disques arrivent lentement et les orchestres continuent sans elle. Fania se développe autour d’autres chanteuses et Pacheco trouve d’autres partenaires. Les musiciens cubains de la ville parlent de Cruz comme d’une chanteuse en activité dont les nouveaux disques sont difficiles à obtenir.
En 1967, Cruz dirige une grande revue au Teatro Nacional intitulée Ritmos de la Isla. Elle garde une place dans le programme pour des groupes de son rural et exige le même temps de répétition pour les danseurs, les chanteurs et les percussionnistes.
Des bandes traversent le détroit de Floride dans les deux sens grâce aux familles et aux équipages marchands. Cruz écoute des copies rugueuses de salsa new-yorkaise et apprécie l’attaque des cuivres. Pour Puentes, elle demande à l’arrangeur Rafael Somavilla de répondre à ce son sans le copier en opposant des violons aux congas et à la basse électrique.
Sa position publique reste soigneusement musicale, mais les négociations sont constantes. Elle refuse les paroles réécrites, accepte les limites sur les cachets étrangers et utilise sa popularité pour obtenir du temps de studio pour trois chanteuses privées de soutien institutionnel.
Le résultat provoque des débats à La Havane. Les traditionalistes refusent la basse électrique, les jeunes danseurs réclament deux fois le morceau le plus long et des responsables craignent que le titre de l’album reçoive trop d’interprétations. Cruz répond qu’il s’agit de ponts musicaux puis retourne répéter avant que quelqu’un améliore sa réponse.
L’album de 1970 Puentes utilise une basse électrique, des violons d’un orchestre d’État et des percussions de rue enregistrées dans une grande salle de radio. Il circule largement en Amérique latine et donne un nouveau repère à la musique cubaine de danse.
Elle utilise sa position avec prudence. Une parole refusée reste refusée car elle peut dire non en privé. Une jeune chanteuse obtient du temps de studio après que Cruz lui cède l’une de ses matinées. Les contraintes autour d’elle restent en place. Dans les mêmes pièces, le texte refusé et la matinée cédée à la jeune chanteuse changent la journée de travail.
Une rencontre avec un orchestre de salsa new-yorkais a finalement lieu lors d’un festival à Madrid en 1978. Le contrat autorise un concert commun mais aucun album commercial alors les musiciens échangent des arrangements manuscrits en coulisses et jouent un long Quimbara connu seulement par les radios cubaines.
À Madrid en 1978, les orchestres cubain et new-yorkais se rencontrent pendant la balance de l’après-midi. Pacheco et Martínez comparent leurs partitions au piano. Cruz corrige la tonalité de Quimbara, rit de l’arrangement pirate et lance le premier coro avant que les organisateurs aient décidé si la collaboration est autorisée.
En 1989, Cruz célèbre quarante ans de radio avec un concert gratuit près du port de La Havane. Elle termine par La Ventana Abierta. Les balcons reprennent le refrain d’un immeuble à l’autre, dans le quartier où elle a choisi d’achever la séance de 1961.
En 1989, Cruz est devenue professeure autant que vedette. Pour le concert du port elle place deux jeunes chanteuses en ouverture et les rejoint pour le dernier refrain. Lorsque La Ventana Abierta commence, l’arrangement retrouve la figure de cuivres de 1961 et les balcons fournissent les noms qu’elle improvisait autrefois.
Le concert est enregistré par la radio espagnole. Des copies circulent largement. Les auditeurs entendent l’orchestre cubain et les musiciens de New York dans le même concert. Aucun album commun ne suit en studio, alors la représentation continue de circuler sur une bande passée de main en main.