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What’s Going On – Marvin Gaye

Une question que la Motown voulait enterrer

Au printemps 1971, Marvin Gaye cesse de demander à la Motown une autre chanson d’amour et pose une question plus dure, une question que le label ne veut pas à la radio. What’s Going On ne commence pas tant par un temps fort que par une pièce. Les voix se chevauchent, une fête déjà en cours, un saxophone qui s’échauffe comme si personne n’avait lancé la prise. Puis la voix arrive, proche, presque conversationnelle, un homme qui parle aux gens dans la pièce plutôt qu’il ne se produit devant eux. Sorti le 21 mai 1971, l’album sonne comme Detroit après que le rêve des années soixante s’est aminci, encore élégant, qui n’est plus innocent.

La chanson-titre attend depuis 1970. Renaldo « Obie » Benson, des Four Tops, apporte l’idée après avoir vu la police disperser une manifestation à Berkeley ; Al Cleveland aide à la former ; Gaye la réécrit autour de son frère Frankie, revenu du Vietnam et incapable de retrouver le pays qu’il a quitté. Berry Gordy entend le single fini et le refuse. Trop long, trop étrange, trop politique pour la machine qui a vendu à la jeune Amérique un temps plus lisse. Gaye répond qu’il n’enregistrera plus tant que ce morceau ne sortira pas. Pendant une absence de Gordy, le single sort quand même. Il monte. Le coup de téléphone furieux arrive après. La question est déjà dans la rue.

L’album qui suit est une suite, pas une pile de singles. Les morceaux enchaînent comme une seule respiration. What’s Happening Brother est la lettre du soldat. Flyin’ High (In the Friendly Sky) et Save the Children tournent vers l’intérieur, puis de nouveau vers le dehors. God Is Love laisse une porte gospel ouverte. Mercy Mercy Me (The Ecology) regarde le ciel et l’eau comme s’ils étaient aussi des proches. Inner City Blues (Make Me Wanna Holler) ferme sur les factures, les impôts, et une gâchette qui ne reste pas dans le journal. David Van De Pitte arrange les cordes pour qu’elles planent plutôt qu’elles n’adoucissent. Les Funk Brothers jouent avec la souplesse de gens à qui l’on a dit, pour une fois, de garder les erreurs qui sonnent vrai. L’alto d’Eli Fontaine, pris pendant un échauffement, reste dans l’intro parce que Gaye l’entend et dit de le laisser.

How could you release that? It’s the worst thing I’ve ever heard in my life!

(Berry Gordy à Barney Ales, rapporté dans Nelson George, Where Did Our Love Go, 1985)

La Motown a bâti un empire sur des réponses : la bonne tonalité, la bonne durée, le bon sourire. What’s Going On offre une question et refuse de la résoudre en trois minutes. Il atteint la tête du classement albums R&B et le top dix pop, ce qui ne rend pas Gordy idiot sur le risque, seulement en retard sur le public. Gaye le produit lui-même, superpose sa voix jusqu’à ce qu’elle sonne comme l’assemblée d’un seul homme. Plus tard il dira qu’il a essayé de donner une suite au disque et qu’il retombait toujours sur ce qu’il avait déjà dit. Il a choisi, plus d’une fois, de le laisser debout.

Jouez-le depuis le début, sans sauter. Le bruit de fête à l’ouverture n’est pas un décor. C’est la preuve que le sermon a lieu dans une pièce où les gens parlent encore, versent encore à boire, sont encore vivants. Le groove ne crie jamais. C’est la discipline. La colère, ici, est arrangée. L’écologie, la guerre et le loyer arrivent dans la même voix de velours, et le velours ne les annule pas. Cinquante ans après, la question du titre n’a pas été mise à la retraite. Le disque continue simplement de la poser avec de meilleures manières que le journal.

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