Les dernières nuits britanniques des quatre
Knebworth Park, à une quarantaine de kilomètres au nord de Londres, réserve deux samedis à Led Zeppelin en août 1979 : le 4 et le 11. La Grande-Bretagne ne les a pas eus depuis 1975. L’affiche est un festival, Fairport Convention une semaine, les New Barbarians de Ronnie Wood la suivante, mais le champ est là pour Jimmy Page, Robert Plant, John Paul Jones et John Bonham. Le promoteur Frederick Bannister construit ces journées autour d’une jauge que la presse situe vers 100 000. Peter Grant, le manager, aime les chiffres plus grands. Les photos montrent surtout une pente du Hertfordshire sans bord facile.
Ce n’est pas un groupe en répétition hebdomadaire. Une longue tournée américaine en 1977 s’est mal terminée, et les quatre ont surtout vécu séparés. In Through the Out Door sort dans quelques jours, et le set emporte deux de ses chansons à l’air libre avant les disquaires : Hot Dog et In the Evening. Autour, les vieilles pièces de cathédrale. Kashmir, No Quarter, Trampled Under Foot, Achilles Last Stand, et, tard, Stairway to Heaven. L’archet de Page sort sous un laser qui allume en rouge les crins et jette une ligne verte mince sur la foule. Un écran vidéo grand comme une maison essaie de donner un visage au fond du champ.
Variety, présent le second samedi, trouve la première nuit maltraitée par la critique locale et la seconde en meilleure forme. Le groupe est entré après une longue attente, des disputes en coulisse à propos des caméras, la nuit déjà tombée. La voix de Plant, écrit le journal, est forte. Les chansons contemplatives peinent à porter. Les physiques, non. Stairway ferme le set principal et tient. Deux rappels suivent, Rock and Roll et Whole Lotta Love. Un troisième, Heartbreaker, est sur la feuille puis abandonné. Il est une heure du matin. La foule en a assez, ce qui, à Knebworth, veut encore dire beaucoup.
Stairway to Heaven, en revanche, par lequel le groupe fermait avant deux rappels, fut un succès notable, passant par plusieurs tempos et humeurs, et superbement chanté par Plant, qui finit baigné d’un contre-jour arc-en-ciel efficace.
(Variety, août 1979)
Ce que personne dans le champ ne peut savoir, c’est l’arithmétique d’après. Ce sont les derniers concerts de Led Zeppelin en Grande-Bretagne. Bonham meurt en septembre 1980, et le groupe choisit de ne pas continuer sous ce nom. La nuit de 2007 à l’O2, avec son fils à la batterie, est une autre histoire, racontée par trois survivants. Knebworth est la dernière fois que les quatre se tiennent devant un public de chez eux et laissent Kashmir faire la marche.
Ces shows ne sont pas les plus serrés de leur vie. Page est inégal, les attentes sont longues, et un groupe qui avait semblé incapable de rater rate parfois. C’est pour cela que les nuits comptent. Ce n’est pas un mythe poli. C’est un retour bruyant, un peu effiloché, des lasers sur un archet, un album pas encore en magasin, et un chanteur dans un contre-jour arc-en-ciel qui finit la chanson que tout le monde a attendu quatre ans pour pouvoir reprendre.