Une basse Höfner, une blague qui reste
La basse arrive sèche, presque impolie, une phrase courte jouée sur un instrument qui se souvient de Paul McCartney et à qui l’on demande, ici, de l’oublier. Puis une voix, traitée jusqu’à n’être ni tout à fait un homme ni une machine, dit les deux mots comme s’ils étaient à la fois un secret et un produit. Sexy Boy est tendre et bête dans la même mesure. La bêtise est la porte. La tendresse est ce que l’on trouve si l’on ne rit pas en partant.
Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel, sous le nom d’Air, font la chanson pour Moon Safari, sorti sur le label Source en janvier 1998. Godin, guitariste, a emprunté une basse Höfner des années soixante et l’a passée dans un ampli guitare, ce qui donne au riff sa sécheresse froide, peu basse. Il le joue à Dunckel, qui dit le titre sans prévenir. Le couplet que l’on appelle vocoder est, selon Godin plus tard, un Minimoog dans un talkbox. Le refrain, le sexy boy qui tourne, est une voix échantillonnée dans un Akai S1000 et envoyée dans un Leslie, dans le vrai studio que le label finit par payer. Ils produisent le disque eux-mêmes. Le morceau ne sonnait pas comme le reste de l’album, ce qui les inquiétait. Il est devenu le titre qui a sorti l’album de France.
La vidéo, une sorte de film de mode de science-fiction, a fixé la chanson comme un look autant qu’un air : ralenti, beaux corps, pas de sueur. En concert, le duo doit reconstruire une blague de studio avec des claviers et une boîte à rythmes, et la blague survit parce que la mélodie est plus forte que la vanne. La pop française, que Godin associait à une gêne plus ancienne et plus lisse, a soudain un nouveau passeport. La chanson est le tampon.
One day I played a riff to JB and he said sexy boy out of the blue, and that was how we got the song. If we’d sung sexy girl, it would have been a disaster. The night we did Sexy Boy, I knew my life would change.
(Nicolas Godin, The Guardian, 2016)
Ce que les auditeurs ont entendu comme du chill-out était, dans la pièce, une petite panique : une chanson pop avait-elle sa place sur un disque d’atmosphère. Dunckel a dit que le titre a failli manquer l’album parce qu’il avait un couplet et un refrain, ce que le reste de Moon Safari refuse en grande partie. Cette forme ordinaire est la raison de son voyage. On peut la chanter. On peut aussi la mal comprendre, et le duo a passé des années à refuser des synchros quand les images étaient vulgaires. Le titre n’est pas un regard lubrique. Ce sont deux hommes qui, de leur propre aveu, n’étaient pas les garçons qui avaient les filles, écrivant le garçon qu’ils voulaient être.
Ce qui reste, c’est le Leslie, qui transforme une syllabe humaine en météo. Sexy Boy ouvre encore des films, des boutiques, et les après-midi privés de gens qui se croient au-dessus. Le riff de basse s’en moque. Quatre notes et un avenir, joués sur une basse violon empruntée, assez fort pour gêner un pays et assez doux pour passer au dîner.