Quatre voix, une architecture
Stockholm, avril 1976. Quatre personnes posent dans une pièce, un piano au bord du cadre, et la photographie sait déjà ce que font les disques. Les vêtements sont vifs. Les visages ne vendent pas une blague. Benny Andersson et Björn Ulvaeus ont passé les années précédentes à apprendre comment bâtir un refrain comme d’autres bâtissent un escalier : chaque marche porte, chaque palier est un endroit où l’oreille peut se reposer. Agnetha Fältskog et Anni-Frid Lyngstad chantent ces escaliers comme s’il s’agissait de conversations. L’ingénieur Michael B. Tretow est dans l’autre pièce, il double les voix jusqu’à ce qu’un quatuor sonne comme un front météorologique. L’album qui contiendra Dancing Queen n’est pas fini comme une humeur. Il est fini comme une machine.
La machine a un anniversaire public plus facile à dater que le privé. Le 6 avril 1974, au Dome de Brighton, ils gagnent l’Eurovision avec Waterloo. Stig Anderson, manager et coauteur, a déjà compris qu’un concours peut être une porte si l’on passe et que l’on continue. Polar Music est la maison. Le nom Abba, tiré de leurs initiales, est aussi celui d’une marque suédoise de poisson en conserve, affaire réglée avec une courtoisie qui dit quelque chose de leur sérieux pratique. La première ruée internationale est sucre et cuivres. Ce qui compte, c’est ce qu’ils font après le sucre.
ABBA en 1975, puis Arrival en 1976, marquent le tournant. Mamma Mia, Fernando, Dancing Queen, Knowing Me, Knowing You, Money, Money, Money : les titres ressemblent à un carton d’invitation, et les disques sont des fêtes, mais l’écriture harmonique est plus proche d’un petit orchestre que d’un single disco. Le piano d’Andersson tient l’intrigue émotionnelle. Ulvaeus édite le texte jusqu’à ce qu’il tombe juste. Le soprano de Fältskog porte la blessure. Le mezzo de Lyngstad porte le sol. Le mur de voix de Tretow n’est pas un décor. C’est la pièce où ils vivent. Dancing Queen atteint la première place en Grande-Bretagne, puis en Amérique. Le groupe ne prétend pas que c’est un accident. Il ne prétend pas non plus que c’est tout le travail.
Le travail se durcit en même temps que les mariages. Björn et Agnetha, mariés depuis 1971, se séparent à la fin de la décennie. Benny et Frida, mariés en 1978, ne tiendront guère plus longtemps. Les chansons ne cachent rien. The Winner Takes It All, sur Super Trouper en 1980, est un divorce écrit comme une mélodie si nette qu’elle en paraît injuste. The Visitors, en 1981, est plus froid encore : When All Is Said and Done, One of Us, un titre qui sonne déjà comme une maison après le départ des invités. Ils enregistrent aux studios Polar, la pièce qu’ils ont construite, et que Led Zeppelin empruntera pour In Through the Out Door. Même leur architecture se loue à d’autres mythes. En 1982, le groupe s’arrête. Pas de tournée scandale. Un catalogue, et un silence.
Le silence se révèle une seconde carrière. ABBA Gold, compilé en 1992, enseigne les chansons à une nouvelle décennie sans demander aux chanteuses de se tenir devant elles. La comédie musicale Mamma Mia! fait le reste, puis le film. Ce qui revient n’est pas exactement de la nostalgie. C’est la découverte que les refrains ont été bâtis pour survivre aux gens qui les ont chantés. En 2016, les quatre se laissent photographier ensemble, avec précaution, comme si des retrouvailles étaient un produit chimique à manipuler avec des gants. Ils ne promettent pas une tournée. Ils vérifient si la pièce existe encore.
Elle existe. Voyage arrive le 5 novembre 2021, neuf chansons, aucune tentative d’imiter 1976, aucune excuse pour la mélodie. Puis, le 27 mai 2022, une salle construite pour eux à Londres ouvre ABBA Voyage : figures numériques, un groupe vivant derrière, les quatre originaux absents et, d’une certaine façon, plus présents qu’une opération de caisse ne le permettrait. Les avatars ne sont pas un tour joué au passé. Ils admettent que les voix ont toujours été un peu plus grandes que les corps. Andersson et Ulvaeus écrivent encore comme si un refrain était un devoir civique. Fältskog et Lyngstad possèdent toujours les fréquences.
Le statut culte d’Abba est étrange, parce que le culte comprend presque tout le monde. On les accusait d’être trop finis, trop brillants, trop désireux de plaire. Les disques répondent en étant finis exprès. Sous le pailleté il y a une fêlure, et ils ne la poncent jamais hors de la chanson. Ils l’harmonisent. C’est le métier. Une reine de la danse a dix-sept ans pendant trois minutes. L’architecture dure plus longtemps que la nuit.