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Led Zeppelin – Le poids d’un riff

Un escalier devenu climat

Headley Grange, 1971. La batterie de John Bonham est posée dans une cage d’escalier, et le son qui revient tient moins du rythme que d’un changement de temps. Jimmy Page a déjà compris qu’une pièce peut être un instrument si on la laisse faire. Le studio mobile garé dehors appartient aux Rolling Stones. Dedans, quatre musiciens qui refusent encore, par principe, de sortir des singles construisent un album sans titre, sans nom imprimé sur la pochette, et un riff qui survivra à la dispute sur le besoin qu’a le rock du mythe. Eux n’appellent le disque rien. Les autres l’appelleront le quatrième.

Le groupe a commencé trois ans plus tôt, quand les Yardbirds se défont et que Page ne garde le nom que le temps de l’abandonner. Il veut un chanteur qui bouge, pas un remplaçant. Robert Plant arrive du Band of Joy avec une voix qui semble avoir grandi dans une pièce plus grande que ce que l’Angleterre autorise d’habitude. John Paul Jones, déjà aristocrate des sessions, apporte l’arrangement comme une forme de politesse. Bonham apporte le poids. Le premier album, enregistré aux studios Olympic en une trentaine d’heures et sorti en janvier 1969, sent encore les clubs de blues qu’ils viennent de quitter et les amplis qu’ils vont bientôt dépasser. Ce n’est pas poli. Ce n’est pas encore la cathédrale.

Led Zeppelin II, coupé sur la route et publié avant la fin de l’année, pose les fondations : Whole Lotta Love comme un seul corps sonore, le riff, la voix, et ce milieu de pur espace. Led Zeppelin III se tourne ensuite vers le grain acoustique, comme si le groupe devait prouver que le volume est un choix. Sur l’album sans titre, les choix sont simultanés. Black Dog tangue. Rock and Roll sprinte. Stairway to Heaven monte sans s’excuser, de la flûte au solo qu’on accusera de tous les excès ultérieurs et qui refuse toujours de se presser. Page produit. Peter Grant, le manager, tient l’industrie à la porte. Atlantic sort le disque. La pochette montre un vieil homme et son fagot, un tableau que Plant a trouvé dans une brocante de Reading. La pochette intérieure porte quatre symboles, un par membre. Les faits restent physiques. L’effet, non.

Ensuite vient l’échelle. Houses of the Holy, en 1973, ouvre la palette, et les concerts de juillet au Madison Square Garden deviennent, trois ans plus tard, le film The Song Remains the Same, mi-concert, mi-légende privée. Physical Graffiti, double album de 1975, est le groupe à pleine surface. Kashmir n’accélère pas pour impressionner. Il avance, orchestral et sec, l’arrangement de Jones tenant l’horizon pendant que Plant chante comme si le désert était un souvenir mérité. Earl’s Court, mai 1975, en est la preuve publique : cinq soirs, une ville qui traite un groupe de rock comme une architecture. Page dans le costume au dragon. Plant torse nu sous les projecteurs. Les trois cercles de Bonham sur la grosse caisse. Le riff a une adresse.

Puis le corps intervient. En août 1975, à Rhodes, Plant et sa famille ont un accident de voiture. Le chanteur passe la saison suivante en fauteuil, et Presence, enregistré à la hâte au Musicland de Munich et sorti en 1976, est le son d’un groupe qui joue à travers une fracture. Achilles Last Stand fait dix minutes de nerf. Le groupe n’annule pas l’idée de lui-même. Il se resserre. En 1979 ils sont aux studios Polar, à Stockholm, la pièce qu’Abba a construite, pour In Through the Out Door, les claviers de Jones plus en avant, Bonham toujours le système climatique. Knebworth, en août, est immense et un peu spectral. Le mythe est intact. Le batteur ne va pas bien.

Le 25 septembre 1980, après une répétition, John Bonham meurt chez Page, au Old Mill, à Windsor. Il a trente-deux ans. Le 4 décembre, le groupe publie un communiqué bref. Ils ne peuvent pas continuer comme avant. Pas de récit de remplacement, pas de tournée d’adieu pour les caméras. Le refus est le dernier arrangement. Les réunions plus tardives, le concert de l’O2 en 2007 surtout, sont des visites, pas des restaurations. Le catalogue n’en a pas besoin. Il occupe déjà l’escalier.

Led Zeppelin reste l’argument selon lequel la lourdeur peut être précise. La production de Page n’est pas un brouillard. C’est un ensemble de décisions sur la distance : où poser la voix par rapport à la guitare, combien d’air laisser à Bonham, comment une chanson peut durer huit minutes sans demander la permission. Le travail solo de Plant, les productions de Jones, les procès sans fin sur les sources blues, rien de tout cela ne corrige le fait central. Quatre personnes, pendant une douzaine d’années, ont fait du volume un lieu où l’on peut entrer. Le riff pèse toujours ce qu’il pesait. La pièce répond encore.

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