Sessions de Sausalito, 1976-77
En février 1977, Fleetwood Mac sort un album écrit au milieu des ruptures qu’il décrit, et les chansons sortent assez polies pour cacher les bleus jusqu’à la deuxième écoute. Rumours s’ouvre sur Second Hand News comme si le jour était ordinaire. Il ne l’est pas. Lindsey Buckingham et Stevie Nicks, c’est fini. Christine McVie et John McVie, c’est fini. Le mariage de Mick Fleetwood, c’est fini. Le groupe ne l’est pas, et c’est le fait cruel et utile. Ils gardent la répétition. Ils gardent la tournée. Ils écrivent la dispute, puis ils doivent la chanter dans la même pièce. Sorti le 4 février 1977, le disque sonne, d’abord, comme un soleil de Californie. Le soleil fait un travail. Il éclaire une scène que personne ne veut photographier, et la photographie est superbe.
Les séances sont surtout au Record Plant de Sausalito pendant 1976, produites par le groupe avec Ken Caillat et Richard Dashut. Le mixage traîne. Les nuits aussi. Ce qui survit au retard est un album pop dont les jointures restent visibles si l’on sait où regarder. Go Your Own Way est le côté de Buckingham, clair et sans pardon. Dreams, que Nicks dit avoir écrite en environ dix minutes, est la réponse : pas un cri, une prévision. Don’t Stop et You Make Loving Fun sont de Christine, l’une tournée vers l’avant, l’autre déjà dans une autre pièce. Gold Dust Woman est la version nocturne de la même histoire, plus lente, moins soucieuse d’être aimée. Songbird a été enregistrée pour le son d’une vraie salle, un piano et une voix avec l’air laissé dedans. The Chain est la seule chanson créditée aux cinq, et elle mérite le crédit : des morceaux séparés tirés jusqu’à ce qu’ils tiennent, la figure de basse au milieu servant de poignée de main que personne d’autre n’aurait pu feindre.
L’harmonie est le scandale et la miséricorde. Des voix qui ne sont plus un couple s’empilent encore comme si elles l’étaient. Ce n’est pas de l’hypocrisie. C’est le métier. Un groupe est une promesse sur le temps, pas sur la romance, et celui-ci a tenu la promesse en public pendant que les promesses privées échouaient. La batterie de Fleetwood garde une horloge qui ne prend pas parti. La basse de John McVie refuse de commenter. Les chansons commentent assez. On n’a pas besoin d’une biographie pour entendre qui part. On n’a besoin de la biographie que pour savoir que chacun, à son tour, était celui qui partait.
J’ai écrit Dreams en environ dix minutes.
(Stevie Nicks, sur la chanson qui répondait à Go Your Own Way)

L’album reçoit le Grammy de l’album de l’année et se vend en nombres qui transforment un soap en meuble : le disque que les gens héritent, les voitures des parents, des groupes de mariage qui n’entendent pas la bagarre sous Don’t Stop. Cette seconde vie n’est pas un malentendu. La pop a le droit de survivre à son occasion. Ce que l’occasion a donné à ces chansons, c’est la pression, et la pression est la raison pour laquelle les refrains semblent inévitables plutôt que conçus, même s’ils ont été conçus au millimètre. Caillat et Dashut ont apporté le brillant. Le groupe a apporté le temps qu’il fait. Aucun des deux n’aurait suffi seul.
Jouez « Dreams » et « Go Your Own Way » à la suite et ne choisissez pas de vainqueur. L’album ne le fait pas. Il laisse les deux lettres sur le même vinyle, guitare de Lindsey Buckingham, claviers de Christine McVie et voix de Stevie Nicks à l’affiche. Enregistré surtout à Sausalito et fini à Los Angeles, Rumours est devenu l’objet radio sans fin de Warner. Les ragots sont optionnels. Les stacks de voix et la batterie sèche ne le sont pas.