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Black Sabbath – La première meurtrissure

Un triton sous la pluie de Birmingham

Birmingham, une ville d’usines et de pluie, fin 1968. Quatre musiciens qui jouent du blues sous des noms qui ne vont pas, Polka Tulk, puis Earth, se tiennent en face d’un cinéma qui passe un film d’horreur. Le film s’appelle Black Sabbath. Geezer Butler écrira un texte à partir d’un cauchemar. Tony Iommi jouera un riff qui utilise le triton, l’intervalle que la musique occidentale a appelé celui du diable, non comme un gadget mais comme la seule forme assez sombre. Ozzy Osbourne le chantera comme si le cauchemar était un métier. Bill Ward frappera la batterie comme un homme qui empêche une machine de sortir de la pièce. Le club de blues est encore dans leurs mains. Quelque chose de plus lourd vient de s’asseoir sur le riff et refuse de partir.

Les mains d’Iommi font partie de l’origine, et pas comme une romance. À dix-sept ans, dans un atelier de tôlerie, il perd le bout de deux doigts de la main qui frete. Il fabrique des dés, détend les cordes pour qu’elles cèdent, et invente du même coup un poids que d’autres passeront des décennies à copier sans la blessure. Le premier album, Black Sabbath, est enregistré vite, en une journée selon le récit souvent répété, produit par Rodger Bain, et sort le vendredi 13 février 1970. Le titre est le manifeste : la pluie, une cloche, le triton, une voix qui ne cligne pas. N.I.B. et The Wizard montrent qu’ils peuvent encore swinguer. Le swing porte simplement plus de fer.

Paranoid, septembre 1970, est celui que le monde ne peut pas éviter. La chanson-titre est écrite vite parce que l’album a besoin d’un morceau court, ce qui est une blague utile sur les chefs-d’œuvre. War Pigs est le vrai centre, une protestation qui marche au pas. Iron Man est un riff si clair qu’un enfant peut le chanter et qu’un guitariste peut y passer une vie. Fairies Wear Boots ferme la porte avec un sourire qui a encore de la terre dessus. On ne les appelle pas encore les inventeurs d’un genre dans tous les journaux. Les journaux rattraperont. Master of Reality en 1971 baisse encore l’accordage. Vol. 4 en 1972, enregistré à Los Angeles, avoue la cocaïne dans le titre Snowblind et trouve quand même Changes, une ballade au piano qui prouve que la meurtrissure a un côté tendre. Sabbath Bloody Sabbath en 1973 est orné. Sabotage en 1975 est en colère contre le business, et meilleur pour ça.

Les quatre classiques ne tiennent pas. Ozzy est renvoyé en 1979, une séparation qui ressemblera, plus tard, à deux carrières nées en même temps. Ronnie James Dio arrive, et Heaven and Hell en 1980 est un autre metal, plus opéra, la guitare d’Iommi toujours comme loi. Les formations changeront. Ward partira et reviendra. Butler partira et reviendra. Le nom, porté par Iommi, devient un navire à équipage tournant et à coque reconnaissable. Aucun chapitre ultérieur n’efface les six premiers albums. Ils gravitent autour. Le groupe solo d’Ozzy, avec Randy Rhoads puis une longue vie américaine, fait de lui une célébrité que les années Birmingham n’exigeaient pas. Le riff n’a pas besoin de la célébrité. Il fonctionne déjà.

En 1997 les quatre originaux rejouent ensemble, et les retrouvailles ne sont pas une fête costumée. Elles rappellent de combien peu de matériel le son a vraiment besoin : une figure de guitare, une basse qui bouge comme un second batteur, une voix qui peut sonner effrayée et menaçante dans la même ligne. 13, en 2013, produit par Rick Rubin, ramène Ozzy, Iommi et Butler en studio sans Ward, ce qui est une blessure que les fans discutent et que le disque ne soigne pas tout à fait. La tournée The End se ferme à Birmingham le 4 février 2017. On croit alors à une dernière révérence. Ce n’est pas tout à fait la dernière.

Le 5 juillet 2025, à Villa Park, dans la ville qui les a faits, Back to the Beginning réunit les quatre originaux une fois encore, Ozzy assis, les riffs debout. Il meurt le 22 juillet, dix-sept jours plus tard. La chronologie compte parce que l’histoire du groupe a toujours été celle d’un corps sous pression : les doigts d’Iommi, la voix d’Ozzy et sa longue survie, le swing de Ward, le texte de Butler qui a pris les films d’horreur et l’angoisse des usines pour en faire des chansons qu’on peut crier. Le cri a survécu au chanteur. Ce n’est pas une consolation. C’est la forme du travail.

Le culte de Black Sabbath est le culte de la première meurtrissure. D’autres groupes ont fait le metal plus vite, plus technique, plus théâtral. Sabbath l’a fait lourd au sens premier : un poids qu’on sent dans le sternum. Le triton n’est plus interdit. C’est un dialecte. Ils l’ont parlé avant qu’il ait un dictionnaire, dans une ville qui comprenait les machines, et ils ont laissé la pluie dans l’enregistrement. On l’entend encore si l’on monte le volume assez haut pour être honnête.

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