Live at the Regal, Chicago, novembre 1964
The Regal Theater, Chicago, 21 novembre 1964. B.B. King a joué la salle, selon son propre décompte plus tard, des centaines de fois. Cette nuit-là, une bande tourne, pour ce qui sortira en 1965 comme Live at the Regal, produit par Johnny Pate. L’orgue est cassé. Duke Jethro, censé le jouer, dit qu’il ne joue pas vraiment du piano. King lui dit de s’asseoir et de faire semblant, ce qui est, ajoute King, ce qu’il fait la plupart du temps de toute façon. Le piano est sur le disque. Le rire sous l’ordre aussi. Un album live parfait commence souvent par un petit désastre que le groupe est trop professionnel pour annoncer.
Ce qui distingue la nuit, c’est un showmanship qui ne perd jamais le blues. Ce n’est pas un festival de fortune ni un spectacle de stade. C’est le métier du samedi dans un théâtre noir : habits nets, ligne de cuivres serrée, et un chanteur capable de rendre une plainte comme une blague partagée puis de reprendre la blague avant qu’elle ne devienne trop confortable. La foule du Regal répétait avec lui depuis des années. Cette familiarité, c’est l’événement.
Le groupe autour de Lucille est une unité qui travaille. Leo Lauchie à la basse, Sonny Freeman à la batterie, Johnny Board et Bobby Forte aux ténors, Kenneth Sands à la trompette, Jethro là où le clavier a fini. Ils connaissent les cues comme une bonne salle connaît un comic. Every Day I Have the Blues ouvre la porte. Sweet Little Angel laisse la voix monter. How Blue Can You Get est celle où le théâtre devient un second instrument : il leur tend une ligne, ils répondent avant qu’il ait fini de demander. I gave you seven children. Le cri arrive à l’heure. Ce timing est tout l’art.
Face au blues studio de l’époque, la guitare de King ici n’est pas un torrent. C’est du placement. Une note, un bend, un silence où la section de cuivres a l’air chère. Sa voix passe d’un cri à quelque chose de presque privé, parfois dans le même couplet. Il parle, il pose la chanson suivante, il laisse la salle être plus drôle que lui. Puis Lucille dit la phrase que personne dans les fauteuils n’allait sortir en premier. L’interprétation est du contrôle avec de la chaleur : entertainer au plein sens, pas une pièce de musée.
Eh bien, assieds-toi là et fais semblant. C’est ce que tu fais la plupart du temps de toute façon.
(B.B. King à Duke Jethro, Regal Theater, 1964)
L’ambiance est proche et électrique : un théâtre qui répond. Quand la foule crie à la cue, la relation est un call-and-response gagné sur des centaines de nuits, pas fabriqué pour la bande. Un étranger ne peut pas le feindre. Ce public avait déjà le timing.
La Library of Congress a mis l’album au National Recording Registry en 2005. Rolling Stone le garde dans la longue liste des disques qu’on n’a pas le droit de faire disparaître. Ces honneurs arrivent tard. La foule du Regal a donné les siens sur le moment, ce qui est la seule critique dont un live a vraiment besoin, et que celui-ci a sur bande. Posez-le à côté des stades et il a l’air petit. Trente-cinq minutes, un théâtre, pas de vaisseau qui descend. C’est l’autre concert classique : celui qui prouve que l’échelle n’est pas la même chose que l’événement. Quiconque a essayé de jouer du blues dans une salle depuis répond à cette bande. La question a été réglée un soir de novembre à Chicago, par un homme dont l’organiste faisait semblant, et dont le public ne faisait pas.