Trois minutes que l’album n’avait pas
Le riff est si simple qu’il sonne comme une provocation : trois accords, une descente, pas d’atmosphère où se cacher. Ozzy Osbourne chante comme s’il lisait les mots sur une page encore chaude, parce que c’est proche de ce qui s’est passé. Paranoid ne rumine pas. Ruminer prend du temps, et le temps était justement ce qu’on venait de leur dire qu’ils n’avaient plus. La chanson est une crise d’angoisse avec un backbeat, finie avant que quiconque décide qu’elle était trop simple pour être l’avenir de la musique lourde.
En juin 1970, aux studios Regent Sound et Island de Londres, avec le producteur Rodger Bain, Black Sabbath grave l’album qui devait s’appeler War Pigs. Ils croient avoir fini. Bain, ou l’horloge, dit qu’il manque la durée exigée d’un 33 tours. Tony Iommi s’est souvenu qu’on lui a demandé une autre chanson pendant que les autres étaient sortis, et d’être revenu avec un riff pour un morceau de trois minutes, une longueur que le groupe ne s’imposait pas d’habitude. Geezer Butler écrit le texte vite, sur la dépression et la pensée fêlée qui suit, et Osbourne le chante en lisant, et demande, selon Butler, ce que le mot paranoid veut dire. Le tout est fait en quelques heures. Le single marche, le label renomme l’album, sorti en Grande-Bretagne le 18 septembre 1970, et un bouche-trou devient le titre. La guerre reste sur le disque. La paranoïa a la pochette.
En concert, la chanson est le choc court entre des pièces de temps plus longues. Elle n’a pas besoin d’un jeu de lumières. Elle a besoin du riff, qu’un débutant peut jouer et qu’un maître ne peut pas améliorer. C’est l’insulte et le cadeau. Sabbath a bâti des cathédrales ailleurs. Ici ils ont bâti une porte et l’ont laissée claquer.
The song Paranoid was written as an afterthought. We basically needed a three-minute filler for the album, and Tony came up with the riff. I quickly did the lyrics, and Ozzy was reading them as he was singing.
(Geezer Butler, Guitar World, 2004)
La vitesse de l’écriture fait maintenant partie du mythe, et le mythe est assez exact pour être utile : Butler a aussi dit que la musique avait pris environ cinq minutes et la chanson environ deux heures. Bill Ward a dit encore moins. Les désaccords sur le chronomètre ne touchent pas le fait audible. On entend un groupe qui n’a pas eu le temps de décorer. Le son de guitare est le même fer qu’ils utilisaient pour le doom, appliqué à une durée pop, et c’est pour cela que le morceau a atteint des gens qui ne seraient jamais restés pour un avertissement de dix minutes sur les généraux et les sorcières. La simplicité, ici, n’était pas une théorie commerciale. C’était une échéance.
Ce qui reste, c’est un riff qui a dépassé le nom d’origine de l’album. Paranoid sonne encore comme un homme qui ne peut pas finir une pensée avant que la suivante arrive, ce qui est une description précise de l’état et de la session. La question d’Osbourne sur le mot est la meilleure note de pochette que la chanson ait eue. Il a chanté le diagnostic avant de posséder le dictionnaire. Le dictionnaire a rattrapé. Le riff n’en avait pas besoin.