Le costume blanc et le pont
La semaine de Tony Manero n’existe que pour que le samedi la brûle. Saturday Night Fever de John Badham, sorti en décembre 1977, suit un vendeur de peinture de Bay Ridge, à Brooklyn, jusqu’à un club nommé 2001 Odyssey, où le sol s’allume et où la semaine consent enfin à le regarder. John Travolta était un visage de télévision. Ici il devient une ligne de mouvement. La caméra s’assoit par terre avec lui, ce qui est toute la morale de la danse : pendant quatre minutes la salle a un centre, et le centre est un gamin qui redeviendra ordinaire quand le disque s’arrêtera.
Le film est né d’un article de Nik Cohn dans New York magazine, « Tribal Rites of the New Saturday Night », publié en 1976. Cohn a admis plus tard qu’une grande part du reportage avait été inventée. Le film a survécu au mensonge parce que Badham, qui a remplacé John G. Avildsen tôt dans le tournage, a filmé le désir et la méchanceté comme si les deux étaient documentés. La Stephanie de Karen Lynn Gorney n’est pas un prix. C’est une route pour sortir, et elle le sait avant lui. Le fameux costume blanc est un déguisement pour une vie qui ne tient pas au jour. Dessous, le film garde la classe, l’ennui, et une mort. La disco, dans ce récit, n’est pas un sourire. C’est un pays hebdomadaire avec une frontière.
Robert Stigwood a demandé des chansons aux Bee Gees et a reçu un climat. Stayin’ Alive marche. Night Fever tourne autour de la boule à facettes. How Deep Is Your Love et More Than a Woman donnent leur pouls aux pièces plus lentes. If I Can’t Have You d’Yvonne Elliman et Disco Inferno des Trammps élargissent la distribution. Barry, Robin et Maurice Gibb n’ont pas inventé Bay Ridge. Ils ont inventé la température à laquelle Bay Ridge pouvait être cru par des gens qui n’avaient jamais vu le Verrazzano sinon sur une affiche. La bande-son est restée dans les classements assez longtemps pour devenir la mémoire d’une décennie qui n’avait pas fini d’avoir lieu.
Le nirvana, c’est la danse ; quand la musique s’arrête, on redevient ordinaire.
(Pauline Kael, The New Yorker, 1977)
L’affiche a vendu la joie. Le film garde le parking, les insultes, l’ami qui ne revient pas du pont. Le solo de Travolta, tenu dans un plan long, est la séquence que les salles ont applaudie, et c’est aussi un piège : l’applaudissement est le seul salaire fiable du personnage. Badham comprend qu’une piste peut être un lieu de travail. Les pilules, la banquette, la bagarre, n’interrompent pas la musique. Elles sont ce que la musique dépense. Quand le film a été raccourci plus tard pour un classement plus doux, il a prouvé combien sa réputation reposait sur un malentendu. La version dure est la vraie.
On a déclaré la disco morte en quelques années, souvent avec une cruauté qui avait peu à voir avec les disques. Saturday Night Fever a refusé de mourir avec la blague. Il reste un film sur un corps qui en sait plus que la vie autour de lui, sur des chansons qui réarrangent encore une pièce. Le costume blanc pend dans la culture comme une relique. Le pont est toujours dans l’histoire. Entre les deux, les Bee Gees continuent de compter les pas, et Travolta, invraisemblablement jeune, touche encore la marque avant que la lumière s’éteigne.