Un baiser de northern soul devenu froid
Une boîte à rythmes claque, une basse de synthé se glisse dessous, et la voix de Marc Almond arrive déjà trop, suppliante et exhibitionniste dans le même souffle, comme si le club n’avait pas d’arrière-salle où se cacher.
Tainted Love est écrite par Ed Cobb et d’abord publiée en 1964 par Gloria Jones, une face B que les DJs de northern soul, Richard Searling parmi eux, ont plus tard changée en secret. Dave Ball, qui aimait ce circuit, la fait entendre à Almond. Ils sont étudiants en art à Leeds, un duo nommé Soft Cell, et ils veulent un rappel qui ne soit pas à eux. Le disque qu’ils font, produit par Mike Thorne à Advision, à Londres, sort en 1981 et s’assoit sur Non-Stop Erotic Cabaret. Le label entend la démo et demande basse, guitare, batterie, quelque chose de moins bizarre. Ils le sortent quand même. C’est le plus gros single britannique de l’année, numéro un chez eux, et il reste sur le classement américain pendant presque un an. Le maxi ne finit pas. Il glisse, sans excuse, dans Where Did Our Love Go.
Almond a décrit le résultat comme une électronique froide portant une voix trop passionnée, trop exubérante, un peu fausse. C’est toute la méthode. Jones a dit plus tard qu’elle aimait l’émotion dans sa voix, et que leur version était meilleure que la sienne. Il a aussi avoué, bien plus tard, qu’il en avait voulu un temps à la chanson, parce que Soft Cell était plus qu’une reprise, ce qui est vrai, et à côté de ce que la radio avait déjà décidé. L’original est un disque soul sur une affection gâtée. La reprise est un couloir au néon avec la même plainte, chantée par un homme qui semble pouvoir pleurer ou rire et qui choisit, le temps du refrain, de faire les deux.
Un mélange d’électronique froide et d’une voix trop passionnée, trop exubérante, légèrement fausse.
(Marc Almond, 1000 UK Number One Hits)
Dans les clubs, le maxi était le sujet. Les DJs pouvaient vivre dans l’enchaînement, deux chansons sur l’amour qui tourne mal cousues en une longue sortie. À la télévision, Almond au eye-liner et Ball derrière un clavier avaient l’air d’une blague que les classements n’étaient pas prêts à raconter, et les classements l’ont racontée toutes les heures. La chanson a été reprise, échantillonnée, criée à des mariages par des gens qui n’ont jamais entendu Gloria Jones. Elle survit parce que le riff est un hameçon et la voix un personnage. Ôtez l’un des deux, c’est une pièce de musée. Ensemble, ils sont encore un peu indécents, ce qui est la bonne température.
Ce qui reste, c’est une reprise qui n’a pas tant rendu hommage que changé la lumière. La chanson de Cobb parlait déjà d’un amour qui tache. Soft Cell a rendu la tache fluorescente. La dette d’Almond envers Jones, et envers Bolan à travers elle, est dans l’interprétation, pas dans un discours. Il chante comme si le sentiment était plus grand que les notes, et les notes, froides, précises, refusent d’enfler avec lui. L’écart entre ces deux températures est le disque. Quarante ans après, la boîte à rythmes claque encore, et la voix arrive encore trop, ce qui est exactement assez.