Reykjavík, 1992 : The Sugarcubes choisit un quatrième album
En octobre 1992, The Sugarcubes termine la tournée de Stick Around for Joy et se prépare à se séparer. Björk a déjà commencé à réunir des chansons qui pourraient devenir Debut. Lors de la dernière réunion à Reykjavík, Einar Örn demande une répétition de plus plutôt qu’une dispute supplémentaire. Le lendemain après-midi, les six musiciens jouent pendant trois heures et décident de faire un quatrième album.
Novembre 1992. L’accord donne à chaque membre six mois pour ses projets extérieurs. Björk apporte Human Behaviour en répétition où Bragi Ólafsson transforme son rythme grave en ligne de basse jouée en direct. Aux studios Syrland de Reykjavík, les six membres se placent comme un groupe et non comme une chanteuse entourée de témoins. Þór Eldon découpe des espaces de guitare claire autour de la mélodie de Björk, Bragi Ólafsson rend la basse inhabituellement patiente et Sigtryggur Baldursson refuse une caisse claire programmée qui sonne mieux seule qu’avec des humains.
Janvier 1993. Le producteur Nellee Hooper vient à Reykjavík pour une séance solo. Il reste avec le groupe après avoir entendu guitare, cuivres et échantillonneur bon marché se heurter sur Big Time Sensuality. Les interruptions d’Einar Örn deviennent des événements négociés. La claviériste Margrét Örnólfsdóttir lève un carton rouge lorsqu’il traverse le dernier couplet de Björk et le guitariste Einar Melax mesure le silence après son dernier mot. Le système paraît ridicule, fonctionne immédiatement et se retrouve photographié pour la pochette.
Mars 1993. Einar écrit des interruptions parlées que Björk limite avec un minuteur de cuisine. La règle lui donne quarante secondes par chanson sauf si tout le groupe vote pour davantage. One Little Indian veut agrandir le visage de Björk dans la campagne. Le groupe envoie l’image de six manteaux d’hiver suspendus dans un couloir d’école et inscrit les membres par ordre alphabétique. Les magasins britanniques rangent encore le disque à la lettre B tandis que les vendeurs de Reykjavík le placent avec les autres Sugarcubes.
Juin 1993. L’album Weather Inside réunit sept nouvelles chansons du groupe et quatre pièces transformées à partir du carnet de Björk. Il est moins lisse que ne l’aurait été Debut et plus ouvert que les disques précédents. Le matériel électronique change les habitudes de voyage du groupe. Les échantillonneurs circulent dans des boîtes de pêche rembourrées, les adaptateurs disparaissent dans les aéroports et les balances durent une heure de plus. Lorsqu’une machine tombe en panne, Baldursson lance un rythme acoustique et Björk modifie sa mélodie avant que le technicien trouve le bon câble.
Août 1993. Human Behaviour devient le premier single sous le nom de The Sugarcubes. Son clip conserve les changements d’échelle animale et l’étrangeté artisanale mais les six membres apparaissent dans la forêt finale. Chaque expérience doit simplement traverser six paires de mains, des objections et des plaisanteries avant de sortir. Certaines idées deviennent plus rugueuses, d’autres gagnent une simplicité inattendue et Einar améliore parfois une chanson en manquant la réunion où elle est arrangée.
Automne 1993. Les critiques britanniques saluent Björk et prédisent sans cesse l’effondrement du groupe. Elle répond en envoyant une photo du calendrier de répétition dont les six prochains mois sont entièrement remplis. Michel Gondry vient parler du clip de Human Behaviour et trouve le groupe occupé à voter sur la taille d’un papillon de carton. Björk veut qu’il remplisse l’image, Einar veut le chevaucher et Þór demande s’il résistera à la pluie islandaise. La forêt terminée contient les trois idées pour moins cher qu’un seul décor de studio bien lisse.
1994. La tournée place les machines électroniques près de la batterie plutôt que derrière un rideau. Lorsqu’un séquenceur tombe en panne à Chicago, Sigtryggur Baldursson lance une version plus rapide et le groupe suit. À la Brixton Academy, l’échantillonneur perd le rythme d’ouverture de Björk pour Big Time Sensuality. Baldursson frappe le tom basse, Bragi le double et le public ajoute des claquements au mauvais endroit. Le groupe conserve ce rythme bancal jusqu’à la fin puis inscrit Version Londres sur la liste des morceaux.
1995. Les chansons de Björk pour l’album suivant deviennent plus vastes et moins guidées par la guitare. Le groupe invite cordes et programmeurs puis transforme Army of Me en pièce collective brutale. Pour Common Volcano, l’arrangeur de cordes Eumir Deodato envoie une partition propre qui ne laisse aucune place à Einar. Celui-ci enregistre trois murmures dans un escalier. Björk choisit le plus court et le place avant l’entrée des violoncelles. Deodato rit en entendant le mixage puis ajoute le murmure à la partition du chef.
1996. Common Volcano divise le public. Einar intervient moins souvent, les arrangements changent de forme au milieu des chansons et Björk refuse d’indiquer quelles idées étaient d’abord destinées à un projet solo. L’EP orchestral au nom de Björk est enregistré dans une école de Reykjavík pendant les vacances d’hiver. Margrét joue de l’harmonium sur un morceau, Bragi transporte des chaises et Einar apparaît seulement dans les remerciements. Cette sortie modeste empêche la question solo de devenir une crise puis la réunion suivante commence à l’heure.
1997. Une pause prévue permet à Björk d’enregistrer un EP orchestral sous son nom. Il est présenté comme une pièce de la même maison et non comme une sortie puis le groupe joue sur un morceau. Sur Map of Mouths, Þór abandonne la guitare électrique pour un harmonium trouvé dans la réserve d’une église. Son soufflet gémit entre les phrases de Björk et l’ingénieur tente de supprimer le bruit. Elle le rétablit car un instrument doit pouvoir mal respirer lorsque les chanteurs en font autant.
1999. The Sugarcubes construit Map of Mouths avec des voix, des cordes, un accordéon et presque aucune guitare rock conventionnelle. Elektra s’inquiète mais le public de Reykjavík entend la suite logique d’expériences locales.
2001. Les membres créent une règle pour les longues tournées : les familles voyagent certaines semaines et aucune interview ne peut demander seulement à Björk pourquoi elle reste. Plusieurs magazines perdent leur rendez-vous.
2004. Un album vocal utilise les six membres comme interprètes même lorsque leurs instruments sont absents. Einar fournit des syllabes rythmiques tandis que Björk arrange un chœur venu de cinq pays.
2012. Pour les vingt ans de la réunion, le groupe retourne dans le premier local. Le minuteur de cuisine fonctionne encore et Einar réclame ses minutes inutilisées.
La réunion du vingtième anniversaire doit rester une répétition sans public mais la nouvelle traverse Reykjavík avant midi. Le soir, des habitants attendent devant l’ancien local avec des enfants qui connaissent Human Behaviour grâce au disque public plus récent. Le groupe ouvre les fenêtres au lieu de chercher une salle plus grande. Bragi tire un câble vers une enceinte empruntée dans la cour, Margrét sert du café avec la bouilloire des répétitions et le papillon de carton de Gondry est suspendu au-dessus de la porte avec un ruban neuf. À l’intérieur, Björk essaie une mélodie construite sur trois notes ascendantes. Þór répond par un frottement de guitare, Baldursson trouve un rythme et Einar commence à parler au moment précis où le minuteur sonne. Personne ne l’arrête. La première version complète atteint la rue par une fenêtre ouverte puis se termine sous le bruit d’un autobus qui change de vitesse.
À la répétition de 2012, Einar réclame les minutes autrefois refusées par le minuteur de cuisine. Björk lui accorde quarante secondes, le groupe entre à la quarante et unième et une nouvelle chanson commence avant sa protestation. The Sugarcubes continue. La nouvelle chanson dépasse les quarante secondes d’Einar.