Un clavecin sous un pouls lent
Le clavecin ne s’annonce pas. Il cliquette, petit et métallique, pendant qu’une batterie tient un pouls plus proche d’un cœur sous des couvertures que d’une piste. Puis la voix d’Elizabeth Fraser est déjà dans la pièce, haute, presque sans poids, sur des mots qui semblent à demi retrouvés. Teardrop, le single qui a mené Mezzanine de Massive Attack au jour en 1998, avance comme une chose suspendue dans l’eau. Rien ne presse. La basse reste en bas. La mélodie tourne autour d’un deuil qu’elle refuse de nommer.
Fraser écrit le texte pendant que le trio de Bristol construit Mezzanine avec le producteur Neil Davidge, entre leurs propres pièces et les Christchurch Studios. Andrew Vowles a envoyé une maquette du côté de Madonna. Robert Del Naja et Grant Marshall veulent Fraser, dont la voix des Cocteau Twins peut faire d’une phrase une météo. Elle pense déjà à Jeff Buckley, le chanteur qu’elle a aimé puis perdu de vue. En mai 1997, il se noie dans le Mississippi, à Memphis. La nouvelle arrive alors que des lettres sont encore parties et que la voix se pose encore. La chanson ne devient pas une biographie. Elle devient la température de cette semaine.
Ce que le disque garde, c’est la retenue. La figure de clavecin est presque baroque, le beat presque hip hop, et aucun des deux ne prend le devant. Fraser chante que l’amour est un verbe, un mot qui fait, comme si la grammaire était la seule chose solide qui reste. Le clip de Walter Stern, un fœtus de synthèse qui articule la mélodie dans le noir, scelle l’image : une vie pas encore au monde, et déjà en train de chanter. Sur scène, plus tard, le morceau s’épaissit. La version de studio reste fine comme du verre.
C’était si étrange. J’avais des lettres parties, et je pensais à lui. Cette chanson parle un peu de lui. C’est comme ça que je le sens, en tout cas.
(Elizabeth Fraser, The Guardian, 2009)
La Grande-Bretagne place le single au dixième rang au printemps 1998. L’Amérique ne lui offre pas vraiment de vie dans les classements, puis le retrouve des années après, en ouverture de House, où le même pouls signifie un diagnostic. L’usage télévisé aurait pu réduire la chanson à un générique. Il ne l’a pas fait. Ceux qui n’ont jamais vu la série y entendent encore une pièce privée, pas une séquence titre. Mezzanine est l’album où Massive Attack s’assombrit et, peu après, se sépare de Vowles. Teardrop est le morceau qui sort de cette tension sans hausser la voix.
Ce qui reste, c’est l’étrange miséricorde de l’arrangement. Un clavecin devrait sentir l’ancien. Ici il sonne comme une horloge dans une maison où quelqu’un manque. Fraser n’épelle pas le nom. Elle n’en a pas besoin. Le disque tient sa note, laisse le beat s’éteindre, et rend l’air un peu plus froid qu’il ne l’a trouvé. Certaines chansons expliquent une mort. Celle-ci s’assoit seulement à côté, précise, sans hâte, toujours incapable de détourner les yeux.