Une blague d’enterrement, puis le set
Reading, 30 août 1992. La presse musicale britannique a passé le week-end sur la rumeur que Nirvana ne jouerait peut-être pas. Héroïne, un bébé neuf, un mariage que les tabloïds ont déjà classé en accident : Frances Bean Cobain a douze jours. En coulisse, Dave Grohl l’a raconté, des amis dans les premières parties lui demandent ce qu’il fait là. Everett True, de Melody Maker, pousse Kurt Cobain en chemise d’hôpital et longue perruque blonde. Krist Novoselic se penche au micro et joue l’infirmier. Avec l’aide de ses amis et de sa famille, dit-il au champ, il va s’en sortir.
Cobain attrape le pied, éraille la première ligne de The Rose de Bette Midler, une chanson sur une chanteuse qui ne survit pas au métier, et tombe. La blague dure le temps d’un souffle. Puis il est debout, guitare en place, et le groupe attaque Breed. Ce qui suit est le set que les gens veulent dire quand ils disent Nirvana live. Drain You, Lithium, Come as You Are, le riff de More Than a Feeling de Boston basculé dans Smells Like Teen Spirit, et, plus tard, All Apologies, dédiée à Courtney Love et à l’enfant. Il dit à la foule que ce n’est pas le dernier show. Il lui fait aussi crier, ensemble, qu’ils aiment Courtney. La presse britannique n’avait pas été si généreuse.
Grohl a été franc sur les heures d’avant. Une répétition, la veille, et elle n’était pas bonne. Il pensait que la carrière pouvait finir sur cette scène. Elle n’a pas fini. Le groupe était fort de cette force-là, quand les chansons sont encore assez neuves pour faire mal, et le champ, boue comprise, chantait. À la fin ils cassent ce qui peut se casser. Novoselic s’assoit sur les restes de la batterie. Cobain, toujours en chemise, tourmente une version de The Star-Spangled Banner et donne la guitare à la foule. C’est la dernière fois que Nirvana joue en Grande-Bretagne.
Je pensais vraiment que ce serait un désastre, la fin de notre carrière, c’est sûr. Ça s’est révélé un show magnifique, et ça nous a soignés pour un moment.
(Dave Grohl, The Scotsman, 2009)
Le fauteuil est l’image. Le set est la raison pour laquelle l’image a survécu. Un sketch sur le fait d’être fini ne marche que si l’heure d’après prouve que vous ne l’êtes pas. Reading a fait ça, pour un temps. La phrase de Grohl, des années plus tard, en donne la taille : un show magnifique, et ça les a soignés un moment. Pas pour toujours. L’hiver 1994 est une autre pièce. Cette nuit d’août est celle où la blague et la musique sont d’accord.
Laissez la chemise dans le cadre, et écoutez au-delà. Trois personnes devenues, malencontreusement, le plus grand groupe du monde, jouant comme si les ragots étaient une première partie qu’ils pouvaient noyer. L’enterrement a duré une ligne de The Rose. Le concert a duré le reste de la nuit, et c’est encore la bande qu’on met quand on veut entendre un groupe refuser sa propre nécrologie.