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Nevermind – Nirvana

Une chanson pop qui a déplacé les meubles

En septembre 1991, un trio d’Aberdeen met un bébé et un billet d’un dollar sur la pochette et, dedans, un ensemble de chansons qui sonnent comme une pièce réarrangée de force. Nevermind n’entre pas sur la pointe des pieds. Smells Like Teen Spirit commence par une figure de guitare qu’on peut fredonner après un seul passage, puis le refrain arrive comme des meubles poussés contre une porte. Doucement, puis fort, puis doucement encore : le tour est vieux, et ici il est joué comme s’il venait d’être découvert dans un garage. Sorti le 24 septembre 1991, chez DGC, l’album a l’air, pendant quelques semaines, d’un disque de plus à gauche du cadran. Puis il est simplement le cadran.

Butch Vig le produit à Sound City, à Van Nuys, en mai 1991. Dave Grohl a rejoint le groupe l’année d’avant, et sa batterie est la raison pour laquelle les refrains font l’effet d’un temps qu’il fait plutôt que d’une décision. Andy Wallace mixe. Le bébé célèbre, Spencer Elden, a été photographié sous l’eau par Kirk Weddle, tendant la main vers un dollar accroché à un hameçon, une image que Kurt Cobain voulait parce qu’elle était brutale. Les chansons ne sont pas toutes brutales. Polly avait déjà été saisie, plus calme, lors de séances antérieures, une histoire racontée presque sans hausser la voix. Something in the Way est chantée si près, Cobain sur un canapé dans la régie, que le groupe doit jouer autour d’un murmure. Entre ces deux pièces chuchotées, Lithium, In Bloom, Come as You Are et Drain You font le travail de toute une scène : la mélodie d’abord, l’abrasion ensuite, jamais l’inverse.

Ce dont les gens ont discuté, plus tard, c’est de savoir si un instinct pop avait trahi un instinct punk. Le disque lui-même ne discute pas. Il met simplement le hook là où un slogan aurait pu aller, puis laisse la basse de Krist Novoselic traîner au sol pendant que le hook sourit. La voix de Cobain se fêle aux endroits qu’un chanteur plus prudent aurait corrigés. Ces fêlures sont la signature. On entend un homme qui voulait que la chanson soit indiscutable et qui voulait aussi échapper aux gens pour qui elle le serait. Les deux envies sont dans le mix. Le brillant de Wallace ne les a pas effacées. Il les a fait voyager.

I was trying to write the ultimate pop song. I was basically trying to rip off the Pixies. I have to admit it.

(Kurt Cobain, entretien avec David Fricke, Rolling Stone, 27 janvier 1994)

En janvier 1992, l’album est numéro un en Amérique, délogeant Dangerous de Michael Jackson. Le symbole était trop net, et il était aussi vrai. Un groupe qui s’attendait à tourner dans des clubs devient soudain un fait public, et le fait ne va pas à la vie. Les chansons, écoutées loin de cette histoire, restent un jeu de petites machines : couplet, refrain, un pont qui ressemble à une respiration retenue, un retour qui frappe plus fort parce qu’on savait qu’il arrivait. Ce n’est pas une trahison. C’est de l’écriture. L’argument de la trahison était une façon de ne pas admettre combien il y avait de métier dans le bruit.

Jouez Teen Spirit une fois pour le refrain, puis jouez Something in the Way et restez pour le calme. L’ampleur de l’album est le point que l’affiche a oublié. Une chanson enfonce la porte. Une autre s’assoit par terre et ne vous regarde pas. Les deux sont des mêmes trois personnes, la même année, sur la même pochette qu’un bébé à qui l’on n’a pas encore demandé à quoi servait le dollar. La question a survécu au classement. Les chansons aussi.

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