Harvest, cochon de Battersea, Angleterre d’Orwell
Animals sort le 21 janvier 1977 (Harvest UK ; Columbia US), dixième album studio de Pink Floyd. L’essentiel est développé à Britannia Row, à Islington, studio du groupe après le cycle Wish You Were Here. Roger Waters construit le concept à partir de La Ferme des animaux d’Orwell, en projetant la société britannique du milieu des années 70 sur les chiens (ambitieux agressifs), les cochons (élite au pouvoir) et les moutons (masse menée). Les courts bookends Pigs on the Wing (parties 1 et 2) encadrent trois longs titres : Dogs, Pigs (Three Different Ones) et Sheep.
Hipgnosis et Aubrey Powell photographient la pochette à Battersea Power Station avec le cochon gonflable Algie. Le premier jour, l’animal s’échappe, entre dans l’espace aérien d’Heathrow, retarde des vols, puis atterrit dans le Kent, anecdote collée au disque autant que la photo finale. Dans les sillons, David Gilmour partage le chant et co-écrit Dogs avec Waters ; Richard Wright et Nick Mason tiennent des grooves longs et secs sous guitares et claviers acerbes. Le mix est plus maigre et abrasif que l’espace ouvert de Wish You Were Here.
Pas de single conventionnel au Royaume-Uni à la manière de Money ou plus tard Another Brick in the Wall, et pourtant Animals atteint la 2e place UK, la 3e US, et devient multi-platine. La tournée In the Flesh 1977 place le cochon au-dessus des arènes ; les tensions de cette tournée nourrissent directement le concept suivant de Waters, The Wall. Sur scène, Sheep et Dogs deviennent des pièces maîtresses pour les solos de Gilmour et la critique sociale de Waters. Côté paroles, Waters nomme ses cibles plus directement que sur les épopées Floyd précédentes : politiciens et gardiens de la morale dans Pigs (Three Different Ones), tandis que Sheep passe du chant docile à la révolte dans la section finale. La guitare de Gilmour sur Dogs traverse métaphores business et mortalité sans édition radio. La tracklist courte et la durée longue deviennent un modèle pour le rock progressif politique suivant.
Les claviers de Wright sont souvent plus bas dans le mix que sur Wish You Were Here, ce qui nourrira plus tard les récits sur son rôle réduit avant The Wall. Pourtant, orgue et synthés sur Sheep et les nappes froides sous Dogs expliquent pourquoi le disque sonne plus glacial que les albums Floyd espace ouvert du début des années 70.
Ce n’est pas un concept album comme The Wall. C’est plutôt un ensemble de chansons sur l’état du pays.
(Roger Waters à propos d’Animals, interviews d’époque / presse rétrospective)

Des décennies plus tard, le remix 2018 et le documentaire associé ramènent le focus sur le shooting de Battersea et la charge politique du disque. La tracklist paraît courte (cinq titres) mais dépasse quarante minutes parce que les trois pièces centrales refusent le format radio. C’est tout l’enjeu : un rock d’état de la nation écrit en suites, pas en singles.
Animals se place entre le poli mélancolique de Wish You Were Here et la forteresse narrative de The Wall : Floyd au plus ouvertement politique, ancré par l’une des pochettes industrielles les plus reconnaissables du rock.