Le film de Ken Russell (1975) d’après l’opéra-rock des Who (1969)
Le Tommy de Ken Russell arrive en salles en 1975 comme une adaptation saturée de couleurs de l’opéra-rock des Who sorti en 1969. Pete Townshend avait écrit l’album après une période de quête spirituelle, mêlant traumatisme d’enfance, images messianiques et flipper autour d’un garçon sourd, muet et aveugle devenu figure de culte. Sur disque, cela a fait passer The Who du single Mod au concept album. À l’écran, Russell refuse l’illustration polie. Il pousse chaque tableau : Ann-Margret dans les haricots, Elton John en Pinball Wizard sur des bottes monstrueuses, Tina Turner en Acid Queen.
Townshend réenregistre la partition pour le film avec The Who et des invités. Eric Clapton, Tina Turner et Jack Nicholson prennent des rôles ; Roger Daltrey joue Tommy avec une présence physique presque sobre au milieu du chaos russellien. L’intrigue suit toujours trauma, gloire et retour de bâton, mais le film vend d’abord la sensation : stacks Marshall, salles de miroirs, foules calées sur les morceaux. Le public connaissait déjà l’album ; Russell offre l’excès plutôt que des notes de fidélité.
L’intérêt de Townshend pour Meher Baba et le jargon thérapique de l’époque filtrent dans le scénario, passés au camp britannique. Le film n’est pas doux, et la pop culture du milieu des années 70 non plus. Ce décalage explique en partie pourquoi il reste daté de son année, pas poliment intemporel.
Tommy est une tentative audacieuse, imaginative et parfois saisissante de visualiser l’opéra-rock des Who.
(Vincent Canby, New York Times, 1975)
Les chansons portent le film. Amazing Journey, I’m Free et Pinball Wizard ne servent pas de fond sonore : Russell construit des séquences sur leurs tempos et riffs. Tommy a rapporté de l’argent, divisé la critique et élargi ce qu’un film rock pouvait montrer, avant Pink Floyd – The Wall d’Alan Parker et plus tard des pièces glam comme Velvet Goldmine. Il a ancré l’opéra des Who dans la mémoire pop autant en images qu’en vinyle. Absurde et moral à la fois, le film laisse un héritage pratique : un cinéma rock qui traite l’album comme un scénario de tournage, pas comme une bande-son après coup.