Cinq voix, une horloge Motown
Hitsville U.S.A., Detroit, un studio étroit que les Funk Brothers ont déjà transformé en horloge. Cinq hommes en costumes assortis s’avancent vers des micros qui ne pardonnent pas un mélange paresseux. David Ruffin prend le lead d’une chanson écrite par Smokey Robinson avec Ronnie White, une déclaration simple que la machine Motown va compliquer par la perfection. My Girl est enregistré en 1964. La basse de James Jamerson ne se montre pas. Elle pose le sol. La figure de guitare est un claquement de doigts avec des manières. Quand le disque atteint la première place au début de 1965, les Temptations cessent d’être un groupe vocal prometteur et deviennent une architecture : cinq voix, une silhouette, une chorégraphie qui ressemble à de la géométrie et se sent comme une cour.
L’architecture a été assemblée à partir de deux groupes antérieurs, les Distants et les Primes, sous la patience d’Otis Williams. La voix de basse de Melvin Franklin est la fondation qu’on ne remarque que lorsqu’elle bouge. Le falsetto d’Eddie Kendricks est la verrière. Paul Williams est le baryton qui construit aussi les pas qu’ils dansent. Al Bryant ne dure pas. Ruffin arrive en 1964 et les cinq classiques se verrouillent. Berry Gordy les signe chez Motown, essaie le nom the Elgins, puis laisse les Temptations tenir. Les premiers singles sous Smokey, The Way You Do the Things You Do, My Girl, Since I Lost My Baby, sont des chansons d’amour usinées comme des voitures : chaque pièce remplaçable, l’ensemble, on ne sait comment, non.
Norman Whitfield veut une autre voiture. À la fin des années soixante il a pris le volant à Robinson, et les textes poussent des dents. Ain’t Too Proud to Beg est encore une cour, mais la cour est désespérée. I Wish It Would Rain est le temps qu’il fait comme sentiment. Puis 1968, et Ruffin est dehors, renvoyé pour avoir manqué des concerts et voulu que le groupe porte son nom. Dennis Edwards, des Contours, a un grain plus rude. Cloud Nine la même année est le pivot : wah-wah, texte social, un Grammy, le début de ce qu’on appellera la soul psychédélique. Les costumes restent nets. Les chansons cessent de prétendre que la rue s’arrête au bord de la piste. Ball of Confusion, Psychedelic Shack. Whitfield et Barrett Strong écrivent comme si l’actualité était un hook.
Just My Imagination (Running Away with Me) en 1971 est le dernier grand souffle de l’ancienne tendresse, et l’adieu de Kendricks à peu près. Il part. Paul Williams, malade, dépendant, en lutte, quitte la route. Damon Harris entre. Richard Street prend la place de Paul. Le groupe aurait pu devenir une marque qui tourne les vieux tubes et rien d’autre. Au lieu de ça Whitfield leur donne Papa Was a Rollin’ Stone en 1972, douze minutes sur l’album, un single raccourci en une supplique encore immense. Les paroles sont un fils qui interroge un père. La piste est une ville la nuit : cordes, wah, une basse qui fait deux fois le tour du pâté de maisons. Un Grammy. Et la preuve de jusqu’où un groupe vocal peut aller sans abandonner le mélange.
Le coût n’est pas abstrait. Paul Williams meurt en 1973, suicide, à trente-quatre ans. Le groupe garde les pas. Ruffin et Kendricks reviendront pour des réunions qui vendent des billets et rouvrent l’ancien temps. Edwards reste, puis part, puis les formations deviennent une histoire de ténors. Melvin Franklin demeure jusqu’à ce que la maladie le sorte ; il meurt en 1995. Otis Williams, dernier des originaux, devient le gardien du nom, ce qui est à la fois un devoir et une controverse chaque fois qu’un ancien veut récupérer les lettres. La comédie musicale Ain’t Too Proud racontera plus tard l’histoire à Broadway. Les disques la racontent mieux, parce qu’ils n’expliquent pas la danse. Ils sont la danse.
Ce que les Temptations ont ajouté à la soul, ce n’est pas le grain seul, ni le poli seul. C’est l’idée que cinq timbres distincts pouvaient fonctionner comme un seul instrument sans qu’aucun ne disparaisse. Le râpeux de Ruffin, le cri de Kendricks, le sol de Franklin, la chaleur de Paul, la colle d’Otis : on peut les désigner dans un mix et entendre quand même un groupe. Whitfield a prouvé que l’instrument pouvait jouer la politique. Smokey a prouvé qu’il pouvait jouer la dévotion. Les Funk Brothers ont prouvé que les deux swingueraient.
Devant My Girl, ça sonne encore comme une promesse tenue de près. Devant Papa Was a Rollin’ Stone, la promesse a quitté la maison. Le même nom est sur les deux étiquettes. Cet écart, de la soie au lampadaire, est la chronique. Les costumes étaient vrais. La tension à l’intérieur aussi. Motown a construit une horloge. Les Temptations ont appris à lui faire dire plus d’une heure.