Bienvenue dans le monde des chroniques objectivement subjectives
 

Parliament-Funkadelic – Le vaisseau dans la cave

Le funk comme théâtre interplanétaire

Quelque part entre un vaisseau spatial et une cave, dans l’Amérique des années soixante-dix, un homme en drap, ou en couche, ou en perruque blonde, explique que le funk est un pays. George Clinton n’a pas inventé l’excentricité. Il l’a industrialisée, puis il lui a donné une section rythmique assez bonne pour rendre le costume nécessaire. Parliament et Funkadelic ne sont pas deux groupes au sens ordinaire. Ce sont deux portes d’une même maison, avec des bailleurs différents sur le papier et le même temps dedans. Une porte donne sur la radio. L’autre sur le solo de guitare qui refuse de finir. Les deux ouvrent sur Plainfield, New Jersey, et sur un esprit qui traite une chanson comme un atterrissage.

Clinton vient du doo-wop, les Parliaments, un groupe d’harmonie de salon de coiffure qui tombe sur (I Wanna) Testify en 1967. Quand le nom s’embrouille dans un contrat, le groupe d’accompagnement avance sous le nom de Funkadelic et les chanteurs gardent Parliament comme une vie parallèle. Les premiers albums de Funkadelic, chez Westbound, sont de l’acide en bottes de travail. Maggot Brain, 1971, est le sommet de cette première fièvre : les dix minutes de guitare d’Eddie Hazel, enregistrées, dit-on, après que Clinton lui a demandé de jouer comme si sa mère était morte. Que la consigne soit exacte importe moins que la prise. C’est un deuil avec une pédale wah. Bernie Worrell est déjà là, claviériste de formation classique qui apprendra plus tard au synthétiseur à être une basse. Billy Bass Nelson, Tawl Ross, Tiki Fulwood, puis Garry Shider, la couche et la voix d’église. Le groupe est une foule qui connaît le timing des uns et des autres.

Bootsy Collins arrive du groupe de James Brown avec son frère Catfish, et le pocket change d’altitude. Parliament, relancé chez Casablanca, devient le visage public du vaisseau. Mothership Connection en 1975 est le manifeste : Give Up the Funk (Tear the Roof off the Sucker), P. Funk (Wants to Get Funked Up), un concept d’extraterrestres qui apportent le rythme à une planète qui a oublié comment danser. Le spectacle se dote d’un accessoire, un engin conçu avec l’aide de Jules Fisher, descendu sur les salles comme si la science-fiction avait une carte syndicale. The Clones of Dr. Funkenstein suit en 1976. Funkentelechy vs. the Placebo Syndrome en 1977 donne à la radio Flash Light, la basse synthé de Worrell remplaçant l’électrique et devenant, on ne sait comment, plus funk, pas moins humaine. Les enfants apprennent le chant. Les adultes font semblant de seulement fredonner.

Funkadelic, désormais chez Warner, répond avec One Nation Under a Groove en 1978, un titre qui est une blague, une prière et une carte. Uncle Jam Wants You l’année suivante emprunte le langage des affiches de recrutement. Le collectif autour de ces titres vaut la moitié d’une ville : Maceo Parker et Fred Wesley des JB’s, Junie Morrison, Michael Hampton reprenant la chaise de Hazel, les Brides of Funkenstein, Parlet, Bootsy’s Rubber Band comme un État souverain. Clinton produit en monsieur Loyal qui fait confiance au cirque. Les disques sont longs parce que le concert est plus long. Les solos ne sont pas des complaisances. Ils sont la respiration de la mythologie.

Les années quatre-vingt amincissent la patience des majors et épaississent le mythe solo de Clinton. Computer Games en 1982, et Atomic Dog, seront samplés si souvent qu’une génération rencontre d’abord le P-Funk comme une boucle sous la voix de quelqu’un d’autre. Ce n’est pas une rétrogradation. C’est ainsi que cette musique a été bâtie pour voyager : un riff comme un service public. Les batailles juridiques sur les noms et l’argent sont laides et réelles. Les tournées continuent avec qui peut encore jouer le livre. Hazel meurt en 1992. Worrell meurt en 2016. Clinton, lui, continue de chanter les instructions d’atterrissage à des salles qui les savent déjà par cœur.

Ce que le culte préserve, ce ne sont pas seulement les costumes. C’est l’idée qu’une musique de danse noire américaine pouvait être aussi conceptuellement sauvage qu’un disque d’art rock, et deux fois plus utile un samedi. Parliament visait les charts sans s’excuser de l’intrigue. Funkadelic visait l’esprit sans s’excuser des hanches. Les mêmes chanteurs passaient les deux portes. Dr. Funkenstein est un personnage de bande dessinée et une théorie du groupe. La théorie tient. Si le groove est juste, le toit est facultatif.

On entend encore la cave dans le vaisseau. Les harmonies sont du barbershop. Les guitares sont Detroit, Hendrix et l’église. La basse est James Brown après minuit. Le don de Clinton a été de refuser le choix entre ces pièces. Il les a mises sur une seule scène, leur a donné un récit, et a laissé le clavinet de Worrell discuter avec le pouce de Bootsy. Le vaisseau était un accessoire. Le funk était la physique.

No comments

LEAVE A COMMENT