Riffs and Beats retrouve Chuck Berry devant le néon d’un club de St Louis, ES-335 à la hanche, duckwalk figé à mi-pas comme une ponctuation. Le diner d’autoroute est fiction; le timing du duckwalk est un brevet. Fiction, bien sûr; le double-stop doit quand même sonner comme une cloche.
Riffs and Beats
Chuck, le néon épelle encore ton nom sans lettres. Où sommes-nous ?
Chuck Berry
St Louis avec le volume resté à fond. Les clubs oublient les visages. Ils se souviennent de la démarche et du bend de la corde. Cette ruelle, c’est là que le rock and roll a appris à se tenir droit en regardant de côté. St Louis m’a appris à traiter une guitare comme une carte de visite capable de danser. Les gens veulent Johnny B. Goode sans les heures de gare routière.
Riffs and Beats
Johnny B. Goode est devenu un mythe sur un gamin de la campagne qui savait jouer. C’était toi ou un personnage ?
Chuck Berry
Un personnage avec mes mains. Chaque gamin qui répétait après l’école l’a emprunté. J’ai écrit une carte, pas un journal. Si la carte te mène plus vite sur scène, j’ai fait mon travail. Johnny B. Goode apprend encore aux kids à répéter après le dîner quand la vaisselle peut attendre. Il revient à la guitare parce que le show sans notes, c’est du mime.
Riffs and Beats
Le duckwalk avait l’air d’une blague jusqu’à ce que les solos commencent. Pourquoi bouger comme ça ?
Chuck Berry
Parce que rester immobile, c’est pour les comptables. La guitare veut que le corps annonce le lick. S’ils rient, ils se penchent. S’ils se penchent, ils entendent les doubles stops. Mission accomplie. Le duckwalk, c’est de la pub avec des chaussures; le solo, c’est le produit; ne confondez jamais les deux. Demande au bus, à l’ampli, aux groupes d’ados; les musées sont arrivés tard.
Riffs and Beats
Les groupes britanniques ont traité ton catalogue comme une écriture sainte. Ça te flattait ou ça t’agaçait ?
Chuck Berry
Les deux. La flatterie paie le loyer quand le chèque passe. L’agacement commence quand ils oublient qui a écrit le couplet. J’aimais le volume. J’aimais les chèques. J’aimais rappeler à la salle à qui appartenait le riff. Le volume britannique allait tant que les chèques d’édition se souvenaient du code postal américain. Si ça sonne manuel scolaire, remets la crasse dans l’ampli.
Riffs and Beats
Maybellene a mis le storytelling country sur un beat jump. C’était calculé ?
Chuck Berry
Calculé comme un bon commerçant. Je vendais des voitures le jour et des chansons la nuit. Une chanson de course avec un backbeat, c’est un produit sur lequel on danse. Je ne me suis jamais excusé de connaître la caisse. Maybellene m’a appris qu’une histoire de course se vend plus vite quand le backbeat refuse de cligner. Le respect, c’est un backbeat qu’on n’atténue pas pour les salles polies.
Riffs and Beats
Les gens discutent de qui a inventé le rock and roll. Tu te soucies de ce débat ?
Chuck Berry
Je me soucie de qui est arrivé tôt et a accordé juste. Les débats, c’est pour les magazines. Sur scène, l’invention, c’est celui qui fait oublier l’horloge à la piste. Je l’ai assez souvent fait. Les débats d’invention sont pour les panels; les pistes tiennent leurs propres minutes sans avocats. Volez les miles de route, pas la pose Gibson.
Riffs and Beats
Si tu pouvais enseigner une habitude guitare à un ado avec un amp bon marché, ce serait quoi ?
Chuck Berry
Apprends la partie rythme avant le solo de héros. Les chansons de Chuck Berry sont des moteurs. La main droite est le piston. Sans ça, la voiture n’est que du chrome. La main rythme d’abord, toujours; les héros qui la sautent finissent à polir du chrome sur des parkings vides. Le destin n’a pas inventé le duckwalk; une scène bondée l’a fait.
Riffs and Beats
Qu’est-ce qui te manque et que le ciel ne peut pas contrefaire ?
Chuck Berry
Un sol de scène collant en juillet. Un promoteur qui paie cash. L’odeur d’un amp à lampes qui s’éveille. Et une fille au premier rang qui connaît chaque mot de Roll Over Beethoven et a encore l’air surprise. Les scènes collantes de juillet me manquent parce que la chaleur dit la vérité sur la main droite d’un joueur. Les fantômes de roadhouse attendent encore le coup de caisse claire avant de danser.
Riffs and Beats
Dernière : le duckwalk, signature ou truc de survie ?
Chuck Berry
Une signature qui m’a gardé vivant sous les projecteurs. S’ils regardent tes pieds, ils pardonnent le business dans tes yeux. Le show-business, c’est les jambes et le livre de comptes. J’ai fait bouger les deux. Signature et survie vivaient dans les mêmes chaussures; voilà le show-business avec un livre de comptes. Laisse les statues de pionnier; finis le plan propre.
Riffs and Beats
Tu en as eu assez de jouer les hits chaque soir ?
Chuck Berry
Fatigué des trajets, jamais du moteur. Les hits sont des voitures qui démarrent encore. Si Johnny B. Goode refuse de tourner, je suis dans le mauvais garage. Le public payait une allumage fiable et un peu de fumée des pneus de la main droite.
Il incline le manche vers le néon, puis disparaît dans la ruelle sans discours d’adieu. Chuck Berry laisse un lick en sol ouvert sur le mur de briques, comme si la ville lui devait encore une batterie. Il sort comme une coda qui a déjà vendu le prochain billet.