Maison Rouge, Essex en grand écran
Le 25 avril 1994, Blur sort Parklife chez Food Records : troisième album studio de Damon Albarn, Graham Coxon, Alex James et Dave Rowntree, enregistré surtout à Maison Rouge, Fulham, avec Stephen Street à la production et John Smith à la console. Après le n°15 UK modeste de Modern Life Is Rubbish, le groupe a besoin d’un tube qui sonne encore anglais. Parklife répond avec l’arrogance de la pochette lévriers, des refrains music-hall et des croquis de personnages que la presse baptisera bientôt Britpop.
Les sessions vont de fin 1993 au début 1994. Food exige encore des démos avant de valider les titres ; le groupe enregistre quand même Girls & Boys et en fait le premier single. Il passe n°5 UK en mars 1994 : basse disco de James, riff sec de Coxon, Albarn qui hurle le refrain de vacances. To the End, fini avec Stephen Hague et Lætitia Sadier aux chœurs français, monte à la 16e place. Le titre éponyme bloque jusqu’à ce qu’Albarn confie les couplets à l’acteur Phil Daniels ; son aboiement façon Quadrophenia vend le monologue aux pigeons et le single plafonne à la 10e. End of a Century clôt la série à la 19e.
Dans l’album, les climats changent sans cesse. Tracy Jacks et Bank Holiday jouent la comédie sociale ; Badhead et This Is a Low ralentissent vers une mélancolie bulletin météo, la guitare de Coxon s’ouvrant en accords plus larges. Street garde une batterie sèche et des guitares claires, loin du lavage stade. La pochette, deux lévriers en course et le logo Blur en jaune, vise le jour aux courses, pas le portrait de groupe. Elle colle aux textes : parcs, éboueurs, voyages organisés, et la comédie des vies ordinaires londoniennes.
Désolé, les gars, vous n’avez pas la permission.
(Andy Ross (Food Records) à propos de Girls & Boys, rapporté par Stephen Street dans Uncut)

Ils l’enregistrent quand même. L’album débute n°1 UK, vend environ 27 000 copies la première semaine, et reste 90 semaines au classement ; les ventes UK dépasseront le million, meilleur score studio du groupe au pays. Aux BRITs 1995, il prend Best British Album ; le single et le clip Parklife aussi. Moins de trois semaines après la mort de Kurt Cobain, le disque arrive comme une autre déclaration des années 90 : locale, bavarde, faite pour les charts plutôt que pour la voie alternative américaine que Blur a déjà refusée.
La suite, c’est le boom Britpop et la bataille des charts 1995 avec Oasis, mais la méthode de travail est déjà là : Albarn qui écrit des voix-personnages, Coxon qui refuse le gloss soft rock, Street qui capture le groupe entre énergie club et craft de ballade. The Great Escape poussera plus loin le carnet anglais ; Parklife est le moment où ce carnet se vend enfin en masse.
À l’écoute, les blagues tiennent parce que les arrangements sont concrets : kits live sans Linn, basse serrée, refrains de terrasse, et les couplets parlés de Daniels qui coupent comme une pièce radiophonique. Parklife n’invente pas la pop guitare anglaise. Il en fait une monnaie de charts, un bond de lévrier après l’autre.