Prog de Charterhouse, départ de Gabriel, charts de l’ère Collins
En 1967, cinq élèves de Charterhouse, dans le Surrey, assemblaient un groupe à partir de reliquats de beat bands et d’ambition de salle de répétition. Tony Banks et Peter Gabriel avaient déjà tenté la pop ; Mike Rutherford et Anthony Phillips apportaient des textures de guitare ; un jeune batteur, Chris Stewart, tenait le kit jusqu’à l’arrivée de Phil Collins, sorti du circuit d’auditions des Hollies. Le nom Genesis est resté parce que Jonathan King, leur premier producteur, aimait le mot sur une liste de labels. La suite ne fut pas la gloire immédiate mais une montée lente dans le rock progressif anglais, puis une seconde acte qui apprit à sourire pour MTV.
Le Genesis de Gabriel vivait de longs morceaux, de costumes de contes et du talent de Gabriel pour transformer une lyric en petite pièce. De Genesis à The Lamb Lies Down on Broadway (1974), les disques gagnèrent en audace : « The Musical Box » sur Nursery Cryme (1971), « Supper’s Ready » sur Foxtrot (1972), les croquis pastoraux de Selling England by the Pound (1973). La guitare de Steve Hackett ajoutait de la précision là où Phillips flottait ; la batterie de Collins pouvait chuchoter ou claquer. The Lamb Lies Down on Broadway fut la déclaration d’adieu de Gabriel, un concept album sur un adolescent portoricain qui sonne encore comme du théâtre sur vinyle.
Quand Gabriel partit après la tournée Lamb, beaucoup pensaient que Genesis s’arrêterait. Banks, Rutherford et Collins se partagèrent le micro sur A Trick of the Tail (1976) et trouvèrent une voix plus nette, moins masquée. « Dance on a Volcano » et « Ripples » gardaient l’ambition harmonique ; « Entangled » montrait que Collins pouvait chanter la vulnérabilité sans tête de renard. Wind & Wuthering (1976) suivit, puis Hackett partit. …And Then There Were Three… (1978) raccourcit les chansons et pencha vers des formes radio sans abandonner totalement les mesures impaires.
Les années 80 scindèrent le public mais agrandirent la salle. Duke (1980) et Abacab (1981) troquèrent le brouillard de Mellotron contre machines à rythmes et montages plus secs. « Misunderstanding » et « No Reply at All » prouvèrent que le trio pouvait écrire des accroches sans suite de vingt minutes derrière. Genesis (1983) et Invisible Touch (1986) allèrent plus loin : la voix de Collins sur « Invisible Touch, » « Land of Confusion » et « Tonight, Tonight, Tonight » domina les ondes, tandis que les accords de Banks portaient encore l’harmonie prog sous le vernis.
Les influences furent toujours plurielles. King Crimson et The Nice côtoyaient la mélodie des Beatles et la formation harmonique de chorale. Gabriel apportait William Blake et les histoires de fantômes victoriennes ; Banks apportait le piano romantique et les voicings jazz. Plus tard, le goût de Collins pour la soul américaine et le backbeat Motown changea le groove sans effacer l’empreinte harmonique du groupe. On entend encore des accords suspendus et des modulations soudaines dans des hits qui semblent simples au premier écoute.

Côté son, deux cartes. Genesis Gabriel : batterie lourde en reverb, lead sustain de Hackett, douze cordes de Rutherford, nappes d’orgue de Banks, Gabriel passant du murmure à la claque. Genesis Collins : pièces plus serrées, reverb gated sur la batterie, formes plus courtes, Rutherford souvent basse et guitare dans les années trio, Banks ancrant au clavier, orchestral ou synthétique selon la décennie.
Les portes d’entrée dépendent de la face voulue. Selling England by the Pound pour le quintet classique à pleine puissance. A Trick of the Tail pour la surprise post-Gabriel. Abacab ou Genesis (1983) pour le pont vers la pop. Ajoutez « Firth of Fifth, » « The Cinema Show, » « Follow You Follow Me » et « Mama » à une playlist et vous entendez quatre groupes différents sous le même nom.
Par rapport à Yes, Genesis racontait des histoires en scène plutôt qu’empiler des solos pour eux-mêmes. Par rapport à Emerson, Lake & Palmer, le groupe gardait l’humour et l’excentricité anglaise. Par rapport à la carrière solo de Peter Gabriel, la version bande restait plus collective : même à Invisible Touch, les signatures d’écriture de Banks et Rutherford restent audibles.
En live, les années Gabriel furent célèbres pour costumes et accessoires ; les années Collins pour la taille stade et la batterie surélevée. Les deux étaient honnêtes vis-à-vis des disques vendus à l’époque. La réunion suivit la célébrité solo de Collins, et la tournée Turn It On Again 2007 prouva que le catalogue pouvait encore remplir des arènes, même si puristes prog et fans pop ne s’accordaient jamais totalement sur le chapitre qui comptait le plus.
Genesis mérite l’écoute parce que l’arc est si visible : du prog d’école au pop mondial, sans prétendre que les deux moitiés étaient le même groupe. Écoutez les relais, Gabriel à Collins, Hackett à Rutherford aux cordes, Banks tenant le fil. Le sourire du titre n’est pas ironique. C’est le moment où les refrains s’ouvrirent et où les mêmes auteurs décidèrent qu’un hit pouvait encore porter une harmonie malicieuse en dessous.