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Interview afterlife de Joe Strummer

Riffs and Beats retrouve Joe Strummer dans une ruelle de West London sous néon froid, blouson de cuir abîmé et Telecaster face à un escalier qui sent encore la sueur de club. La pièce squattée est du décor; le grognement politique du refrain, non.

Riffs and Beats
Joe, cette ruelle discute encore avec la nuit. Où sommes-nous ?

Joe Strummer
Quelque part où le punk a oublié de mourir correctement. Appelle ça l’entrée de service de ce qui vient après. L’enseigne BAR est une blague et une porte. Assieds-toi près du feu si tu as froid. La Telecaster reste chaude toute seule.

Riffs and Beats
London Calling avait l’air d’une météo et d’un avertissement. Que prévoyais-tu ?

Joe Strummer
Des inondations, de l’ennui, la gueule de bois d’empire, et la chance qu’un groupe puisse encore compter. On a mélangé reggae, rockabilly et panique dans une radio qui refusait une seule station. Mick apportait les accroches. J’apportais les titres qui ne tenaient pas en place.

Riffs and Beats
On a dit que The Clash était le seul groupe qui comptait. Ça a aidé ou blessé ?

Joe Strummer
Les deux, mec. Les louanges, c’est un piège doux. On voulait compter et aussi disparaître dans la foule pour laquelle on chantait. La contradiction n’est pas un bug du punk. C’est le moteur. Quand le slogan devenait trop propre, on salissait les chansons exprès. Aboie le refrain une fois et le radiateur claque encore comme une caisse claire.

Riffs and Beats
White Riot, Rock the Casbah, Clampdown. La politique en refrain, ou le refrain en politique ?

Joe Strummer
Le refrain d’abord, pour que les gens le portent dans le bus. La politique monte à bord si le beat est honnête. Prêcher sans groove, tu perds la salle. Groove sans colonne vertébrale, tu perds le sens. On essayait de garder les deux poumons en marche.

Riffs and Beats
Sandinista! s’étale sur tous les genres. Courage ou chaos ?

Joe Strummer
Du courage qui ressemblait à du chaos vu des bureaux marketing. On voulait une carte du monde, pas un plan de singles. Dub, funk, restes de gospel, bruit de rue. Si l’album paraît trop long, tant mieux. Les empires aussi paraissent trop longs. Je pèse chaque syllabe de cette phrase.

Riffs and Beats
Après The Clash, les années Mescaleros. Volume plus doux, même feu ?

Joe Strummer
Même feu, autre cheminée. Vieillir n’est pas une reddition si tu poses de meilleures questions. Les Mescaleros m’ont laissé voyager sans emploi du temps de peinture de guerre. Je voulais encore la rue dans la voix. Les rues ne prennent pas leur retraite.

Riffs and Beats
Que devrait protéger un jeune groupe de l’industrie ?

Joe Strummer
Sa curiosité et ses amitiés. Les labels achètent du bruit. Les amis t’achètent le petit-déjeuner après un mauvais concert. Protège aussi le droit de te tromper en public et de te corriger dans la chanson suivante. C’est la paie punk. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est un inventaire.

Riffs and Beats
La radio était ta grosse salle. Y a-t-il une radio ici ?

Joe Strummer
Toujours. Parasites compris. Quelqu’un quelque part fait encore tourner un 45 tours des Clash entre des infos d’inondations et du foot. Ce mélange est assez sacré pour moi.

Riffs and Beats
Une dernière consigne pour les vivants ?

Joe Strummer
Reste en colère sans devenir une marque. Reste gentil sans devenir du papier peint. Et si la nuit a l’air finie, donne un coup dans le baril, accorde-toi, et prends l’escalier. Quelque chose en haut pourrait encore avoir besoin d’un refrain.

Riffs and Beats
Combat Rock a explosé puis le groupe s’est fracturé. Avec le recul, la célébrité valait-elle la fracture ?

Joe Strummer
La célébrité a payé le mégaphone et taxé les amitiés. Should I Stay or Should I Go et Rock the Casbah ont ouvert des portes qu’on ne fermait pas toujours avec douceur. La valeur, c’est un livre de comptes à deux colonnes. Dans l’une : des chansons qui réveillent encore les rues. Dans l’autre : des bleus portés comme des badges. Je n’effacerais aucune des deux. Je réécrirais les réunions de management et je garderais les refrains.

Riffs and Beats
Que doit le punk au XXIe siècle ?

Joe Strummer
De la curiosité, pas du cosplay nostalgique. Le punk qui ne fait que réimprimer 1977, c’est une boutique de musée. Il doit au siècle de meilleures questions sur les frontières, les salaires, et qui possède les enceintes. Garde le cuir si tu veux. Garde surtout les questions. Les questions, ce sont les vrais clous sur le blouson, et ils devraient encore rayer la peinture du pouvoir.

Riffs and Beats
Spanish Bombs et le monde élargi sur les disques des Clash : tourisme ou solidarité ?

Joe Strummer
De la solidarité qui portait parfois des chaussures de touriste et essayait de marcher avec soin. On voulait des cartes, pas des cartes postales. Si un texte nommait un lieu, il devait à ce lieu plus qu’une rime. On a parfois échoué et appris en public. Mieux vaut un internationalisme imparfait qu’un haussement d’épaules local parfait. La Telecaster était un tampon de passeport qui savait encore poser des questions.

Il donne un coup de pied dans le feu de baril pour la chance, remonte la Telecaster, et prend l’escalier au néon deux à deux. Le boombox sur la caisse crache London Calling dans les briques, et la ruelle garde le refrain.

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